J'adorais détester ce que je ressentais en ce moment-même. C'était irritant, déprimant et terriblement épuisant mais c'était par-dessus tout Ô combien rassurant. J'avais en moi ce regain de lassitude que mes soupirs ne cherchaient même plus à cacher, ce vide aux airs de rongeur intarissable qui s'accaparait toujours un peu plus mon corps, cette tristesse lancinante enfouie, cachée à l'abri dans mes entrailles comme les momies dans les pyramides, qui ne voulait pas déguerpir. J'avais, dans chaque parcelle de mon être, cette sensation de solitude extrême alors que j'étais au beau milieu du restaurant d'un hôtel où une dizaine de personnes s'empiffrait allégrement, sans compter les employés qui voguaient d'une porte à une autre et le serveur qui me tapait la cosette. J'étais seule, lassée et pourtant j'aimais profondément haïr cette sensation parce qu'elle prouvait simplement qu'une personne seule pouvait combler ce manque et que cet être unique n'était autre que Tom. C'était réconfortant de voir qu'au fil du temps cette impression ne s'était pas altérée.
Hypnotisée par mon jus d'orange, j'attendais patiemment Falco au bar. Le serveur était un jeune gringalet dont les oreilles décollées ne m'étaient bizarrement pas inconnues. Je le fixai, tâchant de retrouver où ses deux feuilles de choux étaient apparues dans ma vie.
— Et vous faîtes quoi dans la vie à part traîner dans un hôtel avec des rock stars ?
— Je raconte des histoires, répondis-je nonchalamment.
— Mais encore ?
— Je suis romancière, j'écris des livres, soufflai-je en souriant faiblement. Je vous ai déjà vu vous non ?
— Oui, hier.
— Ha ha. Sérieusement, repris-je après avoir bu une gorgée, votre tête me dit quelque chose.
— J'étais sur Bordeaux avant, je travaillais dans un hôtel de luxe, au bar également.
Plus il en disait plus ça me revenait. J'étais enfin plantée dans le même décor qu'il y a quelques années, cette paire d'oreilles atypique dans mon champ de vision et ce tailleur affreusement serré qui me faisait mal. Un sourire vint étendre sa banderole de vainqueur sur mes lèvres et j'affirmai :
— C'est Christian, non ?
— Exact !
Je voyais à sa mine qu'il cherchait encore à trouver qui j'étais ou plutôt qui je fus, en ce temps là. Ce n'était pourtant pas bien vieux ! Je décidai de l'aiguiller sur le bon chemin :
— C'était y a quoi, trois ans. J'étais à l'époque en première année de BTS et j'effectuais un stage de quatre semaines dans l'hôtel, surtout à la réception et dans les bureaux, pour tout ce qui était secrétariat de la direction.
— Ouais... lâcha-t-il pensif et concentré, attendant un autre indice.
— J'attachais souvent mes cheveux et je portais des tailleurs.
— Ah ! s'exclama-t-il en claquant des doigts.
Mes cheveux détachés et mes vêtements d'aujourd'hui devaient apparemment changer beaucoup de choses...
— C'est Kiara ? Clara ?
— Gaïa.
— Ah oui voilà ! Et bien dis donc, reprit-il en plaquant ses mains sur ses hanches, bougeant son cou à la manière d'une poule, le monde est petit !
Nous discutâmes quelques minutes encore, nous remémorant les moustaches surdimensionnées et les poils dans les oreilles de Monsieur Herbin lorsque Falco arriva. Nous nous installâmes tous deux à une table et commençâmes par une sorte de mise au point. J'aimais spécialement voir Falco s'énerver puisqu'il ne savait pas le faire, c'était un état chez lui qui me fascinait, cette position entre la tristesse et la sévérité – qu'il n'arrivait en aucun point à atteindre – m'amusait toujours. Je le regardais débattre, c'était bien ça le problème d'ailleurs, je ne l'écoutais pas, je le regardais.
— Yaya, t'es pas avec moi là ! déclara-t-il en s'enfonçant dans sa chaise tout en croisant ses bras.
— Non, désolée, rétorquai-je en enlevant mon menton de ma main. Tom me manque.
— Vous vous êtes décollés y a une demi-heure !
— On dit pas « décollés » Falco ! Et même quand il est à côté de moi il me manque.
— Et moi tu sais ce qu'il me manque ? Un début de roman ! Il faut que tu te reprennes.
— Oui mais je bloque, j'y arrive plus.
— Les éditeurs s'en fichent, ils veulent quelque chose !
— J'avais cette idée dont je t'avais parlé, cet homme atterri sur un radeau au milieu de nulle part.
— Je leur en ai parlé et avec ton premier bouquin tu as placé la barre assez haut, moi ça me conviendrait parfaitement, il faut que tu défonces.
— Oui mais je sais pas, je suis pas dans le truc. Et puis cette situation avec Tom n'arrange rien.
— Ecris sur ça alors, l'amour ça fait vendre et ça te fera sûrement du bien.
— Non, je n'ai pas assez de recul par rapport à ça et j'ai surtout pas envie de me noyer là dedans !
— Tu sais ce qui est en train de se noyer ? Ton gars sur son radeau !
— Falco...
— Ecris, c'est tout ce que je te demande !
— C'est tout oui, et c'est pas rien !
— L'histoire avec le mec, ça m'intéresse et si la maison d'éditions n'en veut pas, ça me fera toujours de la lecture pour les toilettes !
— Merci de comparer mon travail à des journaux et magazines destinés aux WC.
— Je t'en prie.
Je me levai et quittai le restaurant. Falco était peut-être nul pour s'énerver mais pour me mettre en rogne et me contrarier, il était le champion. Et il le savait et ne ratait aucune occasion de mettre en ½uvre ses dons. Je savais qu'au fond il avait raison, il fallait que je me surpasse. Mais j'avais aussi besoin de temps. Arrivée dans la chambre, j'allumai l'ordinateur portable et me plantai devant. Comme je m'en étais doutée, rien ne vint. Ce n'était pourtant pas les idées qui me manquaient. Page blanche. Une chose que j'avais bannie de mon vocabulaire, de mes habitudes. De ma vie. Et pourtant, elle était belle et bien devant moi, me narguant, se pavanant devant mon nez, brandissant fièrement sa virginité. Idiote !
J'avais fermé cette page, puis je l'avais rouverte. Je m'étais allongée sur le lit puis assise sur le petit canapé près de la fenêtre. J'étais descendue dans le petit jardin de l'hôtel puis remontée. J'avais fait les cents pas, traversant la pièce de long en large et puis finalement je m'étais assise sur ma chaise, mes jambes tendues, posées sur le bureau, regardant – sans vraiment regarder – dehors. Je jetai un coup d'½il à ma montre, il était bientôt quatre heures de l'après-midi. Plus l'aiguille trottait, plus je repensais aux paroles de Falco. Plus je repensais aux mots de Falco, plus ça m'énervait. La météo était, en plus de ça, d'une banalité affligeante, il ne faisait ni beau, ni mauvais, il y avait cette couverture nuageuse blanche, tirant parfois vers le gris clair, c'était d'un ennui sans pareil. Je soufflai une énième fois et la porte s'ouvrit. Tu étais revenu. A peine étais-tu arrivé que tes chaussures n'étaient déjà plus à tes pieds, comme d'habitude. Je laissai ma tête tomber en arrière et tu vins coller tes lèvres sur les miennes. Tu étais au dessus de moi, fixant la page encore et toujours blanche de mon ordinateur et puis tes yeux vinrent trouver les miens. Oui, je sais, je n'avais pas écrit, une fois de plus. Je fermai les yeux et relevai ma tête pour ensuite me mettre debout. Tes mains restèrent un moment agrippées aux accoudoirs de la chaise et finalement, tu te redressas et pris la parole :
— Au fait, tu m'as pas dit ton secret ce matin.
Ça, c'était bien inhabituel. Avant, ça ne m'aurait pas surprise, mais aujourd'hui tout me semblait différent. Je me retournai et partis vers la fenêtre, te passant devant comme si tu n'étais même pas là. Je collai mon épaule contre le renfoncement et déclarai :
— Je me demande à quoi doit ressembler le drapeau américain planté sur la lune depuis 1969 aujourd'hui.
Je t'entendis pouffer timidement, je t'imaginais secouer la tête face à cette question existentielle, un rictus accroché à tes lèvres. Avant, tu m'aurais charriée, tu serais venue me taquiner à propos de cette interrogation stupide qui venait parfois errer dans mon esprit. Mais là, tu ne faisais que rire, tu ne cherchais même plus à venir à côté de moi pour te moquer ou commencer à me chatouiller, rien que pour pouvoir me toucher et m'avoir dans tes bras. Non, tu restais bien sagement dans ton coin, avec ton sourire idiot que j'aimais pourtant tellement et qui n'était pas bête pas du tout. C'était déconcertant. Qu'étions-nous devenus ?
— Tom, si un mot devait nous qualifier, tu dirais quoi ? demandai-je prise dans la valse de mes pensées.
Ton rire s'était tu et le silence se fut. Apparemment, il te fallait du temps pour nous définir. Peut-être avais-tu déjà ta définition au bord des lèvres mais que ta langue avait sagement fait sept fois son tour buccal avant de vouloir franchir la barrière émaillée de tes dents et que finalement tu avais changé de mot... Ou peut-être que tu n'avais pas d'opinion sur la question ou qu'un mot seul n'était pas suffisant ? Après quelques secondes, tu te décidas enfin à cracher ton venin :
— Malaise.
Même avant de sortir ton poison, tu le savais. Tu le savais que tu le regretterais. Ta voix ne savait pas mentir. Je me retournai et te regardai : contrairement à ce que je pensais, tu ne baissas pas les yeux. Malaise. Je n'étais pas d'accord. Enfin si, je l'étais mais je ne voulais pas l'entendre de ta bouche.
— Incompréhension, répliquai-je la voix tremblante.
Tel était mon point de vue, malaise était bien trop fort pour moi, je voulais bien crever l'abcès mais pas négliger les dégâts : je voulais aussi pouvoir avoir une belle cicatrisation. Je mis mes mains sur mes hanches et te fixai toujours. Tu croisas tes bras et partis t'adosser au mur. Et puis, tout en gardant ton regard dans le mien, tu renchéris :
— Silences.
— Maux ! rétorquai-je immédiatement en quittant la fenêtre.
Des maux, oui, c'étaient des maux ! Des maux sur lesquels ne pouvaient se poser aucun mot, aucune expression. Des maux condamnés à errer dans le silence parce qu'ils étaient bien trop lourds, bien trop douloureux, bien trop indicibles. Et je ne t'avais demandé qu'un mot Tom, un seul et unique mot !
— Faiblesse ! continuas-tu.
Je me stoppai et fis volte-face. Les mots n'étaient plus la définition de ce que nous étions tous les deux mais de ce que nous étions individuellement. Alors j'étais faible ? Et tu me lançais ça alors que j'étais de dos ? J'inspirai profondément et affirmai :
— Doute.
Ce n'était pas de la faiblesse mais de l'hésitation, de l'incertitude. De l'ambigüité. Je partis poser mes fesses contre le bureau et tu quittas ton mur en soufflant, te dirigeant vers la porte de la salle de bain. Tu avais voulu enfoncer le clou ? Plantons-en un autre !
— Lâcheté, dis-je lorsque tu eus ouvert la porte.
— Pacifisme, assuras-tu en tournant la tête dans ma direction.
— Gêne.
— Peur !
Tu avais expulsé ce mot de ta bouche avec une telle pudeur que je me sentis aussitôt confuse. Mais la colère que tu avais également mise dans l'intonation de ta voix me fit vite reprendre pied.
— Mutisme, majorai-je.
— Ecoute, lanças-tu en lâchant la poignée.
Tu étais à présent adossé à la porte de la salle de bain, les mains dans les poches pendant que j'appuyais les miennes sur le dossier de la chaise. Je n'avais pas été tendre mais toi non plus.
— Tourments, repris-tu.
Moi, j'étais tourmentée ? C'était comme ça que tu me voyais ? Misérable, aux allures de martyre ? Je n'étais pas torturée, j'étais juste... Affectée. Dans un accès de colère, je me redressai et me défendis :
— Implication, rageai-je en serrant les dents.
— Tristesse !
— Nostalgie ! criai-je en ouvrant les bras en grand.
N'avais-je pas le droit d'être nostalgique lorsque je repensais au « nous » d'avant ? C'était ça qui me manquait par-dessus tout ! Ce n'était pas ta présence, ni ton souffle ou ton rire, c'était le « nous » d'avant, le « toi » d'avant. La preuve, même à cet instant tu me manquais. Alors ce n'était pas de la tristesse mais de la nostalgie et je ne m'excuserais pas d'en ressentir plus que je ne devrais, certainement pas. J'étais en colère.
— Absence ! garantis-je.
— Métier, ripostas-tu tout en t'avançant vers moi.
Alors ça, c'était facile ! Elle avait bon dos ta guitare ! Toujours là pour te sauver de l'impasse, fidèle au poste pour esquiver la menace. Et aujourd'hui, c'est moi qui en aurais eu besoin de ta guitare. A bout de nerfs, je déclarai :
— Dédain.
— Souffrance, répondis-tu une fois à quelques centimètres de moi.
J'étais anéantie par cette tuerie mentale. Ce procès verbal que nous venions de tenir était vraiment éprouvant. Ton dernier mot était dur et ça me faisait mal de savoir que toutes les fois où je pensais que tu t'en fichais et que tu ne t'intéressais plus à moi ou à nous c'était simplement ta manière de souffrir en silence. C'était horrible.
Il n'y avait plus que nos souffles haletants pour déranger le silence. Mes tempes étaient harcelées par mes pulsations cardiaques et tes pupilles fusillaient les miennes. Etait-ce cela que l'on appelait l'autodestruction ? Nous balancer à la gueule tout ce que l'on venait de se dire ? Ce n'était plus du tout une simple définition de couple mais un règlement de compte personnel, un acharnement. Autant prendre un flingue et le braquer sur toi.
— Tu n'écoutes que ce qui te fait plaisir, finis-je par dire.
— Je te dis toujours ce que tu veux entendre.
Je pointais mon doigt devant ta figure, laissant ma mandibule se détacher de mon maxillaire et articulai des sons qui ne semblaient pas vouloir sortir. J'étais blessée. Les larmes au bord des yeux, je déglutis lentement et achevai la conversation :
— Etranger.
J'avais appuyé sur la détente et la balle était partie. Restait à savoir sur qui l'arme était finalement pointée. Je détachai mon regard du tien et partis m'enfermer dans la salle de bain. Je m'assis contre la baignoire et empoignai ma tête entre mes mains. Pitoyable.
J'étais quelqu'un avant. J'étais quelqu'un d'entier, à part entière. Quelqu'un. Avant j'étais quelqu'un et j'étais devenue cette moitié qui ne pouvait plus se passer de son double, ce boulet attelé à sa chaîne. Il avait absorbé une partie de ce que j'étais, comme j'avais pris ce qu'il avait bien voulu me donner. Et maintenant ? Qui étions-nous ? Je n'étais plus ce quelqu'un, il ne l'était plus non plus et les deux moitiés que nous formions semblaient elles aussi ne plus être suffisantes. Elles n'étaient plus ce que nous avions fait d'elles. Les maillons se seraient-ils ouverts ? Avais-je pris tout ce qu'il y avait à prendre ? Ou avais-je donné plus qu'il n'aurait fallu ? Fallait-il laisser tomber et fuir ? Partir loin et se reconstruire ? Mais partir pour quoi, pour qui ?
Rester. Souffrir. Aimer, malgré tout. Avoir peur surtout.
Partir. Souffrir. Etre libre, malgré tout. Etre seule surtout.
*
Trois Août 1942 – Zone Nord – France.J'étais hantée. Habitée par cette sensation à la fois saisissante et terrifiante. Tellement que je ne pus fermer l'½il de la nuit. Je me levai assez tard mais ne m'éternisai pas et commençai à faire le ménage. Les Allemands n'étaient pas dans la maison, ils étaient partis tôt dans la matinée, je les avais entendus – ils étaient pourtant discrets, il fallait le souligner. Quant à la cantatrice, dieu seul savait où elle avait bien pu mettre ses pieds. En ouvrant mes volets, j'avais aperçu mes parents dans le potager. En revanche, mes grands-parents n'étaient pas dans la maison. Une fois la poussière faite, je m'habillais correctement et pris un plateau où je déposai un verre et un pichet d'eau. Je quittai la cuisine et sortis dans la cour rejoindre la Didine sous le tilleul. Je mis le plateau sur la petite table à côté de sa chaise et versai de l'eau dans le verre.
— Merci Yaya, tu es bien gentille.
— De rien, répondis-je avant de retourner vers la maison.
En chemin, j'observai le cadran solaire sur le mur et remarquai qu'il était déjà plus de midi. Si mes grands-parents n'étaient pas dans la maison, où étaient-ils ?
— Chez Lazare, évidemment ! assurai-je à voix haute, déconcertée de ne pas y avoir pensé avant.
Les Allemands étaient arrivés hier, il était évident que tout le monde voudrait en savoir un peu plus sur leur compte et quel meilleur endroit que le bistrot de Bagou pour tout raconter, dévoiler, exposer ? Je me mis donc en route après avoir averti mes parents. J'arrivai quelques minutes plus tard au « Gare Saint-Lazare » et entrai dans l'établissement qui, comme je m'y attendais, était bondé. Mes grands-parents étaient tous deux au bar, la foule formait un arc de cercle devant eux. J'avançai jusqu'au comptoir et m'assis à une des extrémités, observant, amusée, mes aïeuls se donner en spectacle.
— Salut la fleur ! me lança Côme d'une voix suave, tenant une bouteille de Ricard dans la main.
— Bonjour, répondis-je enjouée. Tu n'as pas le droit de servir de l'alcool, tu es mineur ! le taquinai-je.
— Et bien, c'est de la faute à tes grands-parents ! répliqua-t-il en les montrant du doigt.
— Oh, vraiment ? m'étonnai-je en prenant un air offusqué qui le fit rire.
— Sérieusement, regarde Bagou, il est pendu aux lèvres de Gervais, il faut bien quelqu'un pour servir !
— Passe pour cette fois, affirmai-je d'un ton strict avant de sourire malicieusement.
Je restais quelques minutes à discuter avec Côme et puis, lorsqu'il partit servir l'éternel pineau de midi trente à Marcel, l'ancien boulanger maintenant à la retraire, j'en profitais pour me faufiler jusqu'à mes grands-parents. Dès que Madeleine me vit, elle se retourna vers la pendule et laissa échapper sa surprise en un petit cri qui fit taire mon grand-père.
— Ben, qu'est-ce qui t'arrive la Mano ? demanda Bagou accoudé à son comptoir.
— C'est l'heure du déjeuner ! déclara-t-elle en se levant de son tabouret.
Gervais fut contraint de suivre le mouvement et se leva à son tour. Je saluai Lazare d'un signe de tête et quittai le bistrot, mes grands-parents emboîtant le pas. C'était le monde à l'envers, j'étais la plus jeune de la famille et j'étais celle qui allait les chercher pour les heures des repas, comme les gosses qui jouent trop longtemps aux billes ou aux osselets et qui ne voient pas les heures passer. J'étais devant eux et je les entendais papoter discrètement, comme si je les avais grondés et qu'ils contestaient ma colère. Nous arrivâmes dans la cour et, comme à l'accoutumée, je me dirigeai vers mon arrière grand-mère et l'aidai à se lever afin de rejoindre la cuisine. J'emportai le plateau afin d'éviter le réchauffement de l'eau à l'air ambiant, le soleil de midi devenant de plus en plus écrasant.
*
Après le repas, j'aidai à débarrasser puis demandai à mes parents la permission pour aller voir Elsa chez elle, à la sortie de la bourgade. Leur réponse fut positive et je me précipitai au fond du jardin où se trouvait une petite rivière. Je sautai dans la barque et me mis à pagayer vivement – je ne mettais jamais autant d'entrain lorsqu'il s'agissait du ménage... Je ne savais pas exactement la distance qu'il y avait entre nos deux maisons, mais mes bras avaient largement le temps de souffrir pendant le trajet ! J'aimais passer par la rivière parce que d'une, c'était reposant et très peu fréquenté et de deux, c'était surtout très amusant. Il y avait beaucoup de jardins, de murettes ou même de maisons qui donnaient sur la rivière, du coup, ce n'était jamais vraiment en pleine nature. La maison d'Elsa n'était pas tout à fait à côté du cours d'eau, je devais amarrer la barque à une bitte que l'on avait fabriquée – nous avions simplement planté un vulgaire piquet dans l'herbe, le courant étant quasi inexistant, nous n'avions pas besoin de plus résistant – et je devais marcher environ deux minutes, en évitant les ronces parfois, avant de rejoindre sa maison.
J'appuyai allégrement sur la sonnette – la porte était ouverte mais le rideau de perles ne me permit pas de voir s'il y avait du monde dans la cuisine – lorsqu'une frimousse déjà bien bronzée vint m'accueillir. Elsa me fit entrer et m'invita à m'asseoir autour de la table.
— Tu veux boire quelque chose peut-être ?
— Bien volontiers ! répliquai-je assoiffée.
Elle me donna de l'eau et s'assit à son tour. C'était une fille très gracieuse, autant dans sa manière de se déplacer que dans sa façon de parler. Elle était quasiment toujours de bonne humeur et souriante, sa compagnie était tout le temps très agréable, c'est en partie pour ça que je l'appréciais tellement.
— Tu sais, ils ont emmené des juifs dans une ville pas loin d'ici l'autre jour, m'annonça-t-elle alors que je finissais mon verre.
— Je... Je n'étais pas au courant, dis-je abasourdie.
— Les prochains, c'est nous.
— Ne dis pas des choses comme ça.
— Si y a les Allemands chez toi, c'est bien pour quelque chose. D'ailleurs, ils sont comment ?
— Comment ? Comment ça ? Physiquement ? bafouillai-je. Quelle importance ? ricanai-je mal à l'aise.
— Mais non, je voulais dire chez toi, ils se comportent comment ? reprit-elle curieuse.
— Oh et bien, ils sont assez respectueux. Et discrets. Le colonel a un excellent Français.
Elle hocha longuement la tête, me regardant avec un éclair de malice dans les yeux et un petit sourire en coin mais je préférais fixer les poêles en cuivre accrochées au mur.
— Bon, et si on s'occupait un peu ? demandai-je pour couper court à cette scène.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Elle partit de la pièce et revint quelques minutes tard avec deux paniers.
— Allons ramasser des cerises !
J'empoignai l'anse du panier en osier qu'elle me tendit et nous partîmes dans le verger de l'autre côté de la rivière. Nous passâmes plus de temps à grignoter les fruits qu'à en ramasser, prétextant toujours la plus belle texture d'une ou l'unique appétissante couleur d'une autre. Nous revînmes à la maison les paniers pleins – comme nos estomacs – et la mère d'Elsa me mis un bocal rempli de côté.
— Tenez, nous lança-t-elle, allez chercher de la viande vous serez mignonnes.
— La première arrivée à la boucherie a gagné ! cria Elsa en s'emparant du ticket.
Elle partit en courant et je ne tardai pas à la suivre, au pas de course. Il avait beau être quatre heures de l'après-midi, il y avait toujours du monde à la boucherie, le don des tickets étant très aléatoire au niveau des horaires et des jours. Nous nous plaçâmes dans la queue et attendîmes. Côme sortit de la boucherie et s'arrêta à notre niveau pour discuter.
— Et bien, deux fois dans la même journée belle fleur, tu ne peux plus te passer de moi !
— T'es bête, répliquai-je en souriant.
— Vous êtes allées manger des cerises vous ! affirma-t-il après nous avoir observées quelques secondes.
Immédiatement, je baissai la tête et regardai mes vêtements, Elsa fit de même mais aucune de nous n'avait une quelconque tâche sur ses habits. Nous relevâmes la tête d'un même élan et Côme se mit à rire.
— J'ai prêché le faux pour savoir le vrai ! Ça marche toujours ! se vanta-t-il amusé.
Une fois de plus, il nous avait eues ! Le pire, c'est qu'il le faisait assez souvent, nous devrions être habituées depuis le temps ! Il resta avec nous jusqu'à ce que notre tour arrive. Je pris discrètement le ticket des mains d'Elsa et me présentai à sa place devant le boucher. Je lui tendis le petit papier, il acquiesça et me prépara le nécessaire. Je me retournai vers Elsa et souris en hochant la tête affirmativement. Ce boucher avait la fâcheuse tendance à toujours donner moins de viande aux juifs qu'aux autres. Depuis que nous avions remarqué ça, nous avions décidé que je brandirais le ticket à chaque fois pour elle. Nous n'avions rien dit aux autres, ils ne nous auraient sûrement pas crues, nous les jeunes filles.
Je passai la fin de l'après-midi avec Elsa et décidai de rentrer lorsque le soleil se fit moins chaud. Il devait être dix-huit heures. Je saluai Elsa et repris le chemin jusqu'à ma barque, mon bocal de cerises précieusement callé contre moi. J'attrapai la corde et tirai sur cette dernière afin de faire revenir la barque le plus près possible. Je plaçai d'abord le bocal dans l'embarcation et montai ensuite. Quelques longues minutes plus tard, j'arrivai enfin à hauteur du petit ponton que nous avions construit. Il n'était pas long, il devait faire un mètre de longueur. Je m'approchai de ce dernier et grimpai dessus, la corde en main. J'accrochai la barque à un arbre et laissai mon bocal dans le canot, caché des gourmands et autres avares. Je me retournai et me dirigeai vers la maison. Je ne remarquai pas tout de suite les deux soldats allemands qui étaient en train de fumer dans un coin du jardin. A vrai dire, un seul tenait une cigarette, celui aux cheveux longs et lisses. Je passai en regardant mes pieds et me dépêchai d'atteindre la cuisine, il fallait préparer le repas.
Même tard le soir, la chaleur était étouffante. Mes fenêtres avaient beau être grandes ouvertes, l'air frais déniait passer dans l'espace entre les volets et le mur. Agacée par le fait de ne pouvoir m'endormir, je me levai et ouvris les contrevents. La fraîcheur de la nuit m'enveloppa pour mon plus grand bonheur. Il m'avait semblé entendre des voix quelques instants plus tôt, en effet, les deux soldats étaient assis dehors, discutant aisément. Je les entendais rire à présent. Je pouvais les distinguer facilement si je les regardais bien. J'écoutais leur voix et m'amusais de leur langage avant de retourner m'allonger sur le lit. Une demi-heure passa et je ne trouvais toujours pas le sommeil. J'avais besoin d'aller dehors. Je jetai un coup d'½il à la fenêtre, ils n'étaient plus là, je n'avais même pas fait attention, peut-être m'étais-je assoupie un peu finalement. Je ne pris pas la peine de me changer et restai en nuisette. Je partis en direction de la porte, que j'ouvris avec précaution pour éviter qu'elle grince, et avançai dans le couloir jusqu'à l'escalier. Là aussi, il fallait faire doucement afin de ne pas faire craquer les planches. Mission accomplie. Je me dirigeai dehors et récupérai mon bocal dans la barque. Je m'installai sur le petit ponton et commençai à grignoter. Dieu qu'il faisait chaud. La lune était pleine et ronde, berçant la nuit de sa pâle lueur. Je ramenai mes genoux contre moi, les encerclant d'un bras, plongeant l'autre dans le bocal. Je décidai de m'allonger, laissant ma tête tomber doucement en arrière, et plaçai mon talon droit sur mon genou gauche. J'entendais l'eau s'agiter parfois, me faisant légèrement sursauter, mais ce n'était que des animaux. Je somnolais tranquillement lorsqu'un bruit, différent des autres, me sortit de ma léthargie et mit mes sens en alerte. Je me relevai immédiatement, me positionnant à genoux. Le bruit venait d'en face, tout près. Un bruit de bulles. Mon rythme cardiaque s'accéléra, les poissons ne faisaient pas telles choses, les bulles, ce n'était pas possible qu'ils en fassent. Les canards, je les aurais entendus. Plus je passais en revue les animaux susceptibles de faire des bulles ou non, plus mon pouls tapait comme un pivert fou sur mes tempes.
Je m'approchai prudemment du rebord, accrochant fermement mes deux mains au sol, et avançai ma tête au dessus de l'eau. Il n'y avait rien. Je me redressai, à la fois rassurée et méfiante, lorsqu'à nouveau, l'eau sembla se froisser. Mon c½ur s'arrêta et repartit de plus belle, pulsant le liquide rouge à une vitesse folle. Prise d'un élan de courage, j'accrochai une seconde fois mes mains au rebord, avançai ma tête au dessus de la rivière et cette fois-ci, la penchai pour ainsi voir en dessous. J'arrivai presqu'à voir ce qu'il se tramait sous ce maudit plancher sur pilotis lorsqu'un oiseau quitta son nid dans un bruit des plus effrayants. Déstabilisée par cet envol bruyant, une de mes mains déjà tremblotantes glissa de la surface boisée et lorsque je tentais de reprendre appui sur le ponton, un des deux soldats sortit de l'eau. Je n'eus pas le temps de me retenir cette fois-ci, bien trop surprise et déséquilibrée, et tombai la tête la première dans la rivière.
Froide. L'eau était froide ! Je remontai à la surface après avoir bu la tasse et toussai à m'en décoller les poumons. Je tapotai sur mon buste qui me brûlait totalement de l'intérieur, tâchant de rester à la surface vu que je n'avais pas pied – la rivière n'était pas large mais au milieu elle était parfois profonde – lorsque deux mains vinrent me tenir par les bras. Je n'y prêtai pas attention pour le moment, préférant expulser le plus rapidement l'eau qui s'était aventurée dans mes poumons. Une fois ma toux un tantinet calmée, j'essayais de tempérer ma respiration. Lorsque j'y parvins, je me rendis compte que j'avais cessé d'agiter mes jambes pour rester à la surface de l'eau et que les deux mains étaient toujours collées à mes bras. Il n'y avait plus que mon souffle encore un peu nerveux qui se hasardait à troubler le silence de la nuit. Je me retournai enfin, après quelques secondes d'immobilité totale, un courant d'eau froide suivant le mouvement insufflé par mes jambes, et lui fis face. C'était lui. Celui qui m'avait hantée toute la nuit derrière. Ce lâche qui avait choisi la nuit pour me tourmenter, là où la pensée est maîtresse. Il avait eu du mal à monopoliser mon esprit dans la journée, forcément. Mais la nuit, c'était d'une facilitée déconcertante ! Mes pensées s'étaient fait un plaisir de se courber lorsque, à l'heure de me glisser sous les draps, son visage était réapparu, formant ainsi une couche confortable, pas étonnant qu'il soit resté toute la nuit ancré dans ma tête !
Ses mains se détachèrent de ma peau, le froid vint alors prendre leur place et j'étendis mes bras pour me maintenir à la surface. Je regardais son épaule. Son bandage était bon à refaire ! Etait-ce une blessure par balle ? A l'arme blanche ? Ou peut-être était-ce une brûlure ? Je ne savais pas. J'aurais voulu savoir. Je levai de nouveau les yeux vers les siens, sachant pertinemment que cet arrêt serait le terminus de mon voyage oculaire. C'était tout à fait fascinant cette manière qu'il avait de me faire oublier le décor. De me faire presque oublier de respirer. C'était fascinant oui, attirant, prenant, mais c'était surtout plaisant. J'avais l'impression que rien ne pouvait m'atteindre à ce moment précis, comme si le temps s'était arrêté. C'était ça, nous étions hors du temps.
Sa main sortit de l'eau et s'approcha de mon visage. Je reculai instinctivement mais il continuait tout de même à avancer ses longs doigts vers moi, hésitant. Il la retira et la monta à hauteur de son oreille, pointant ensuite son index vers moi et recommença plusieurs fois avant que je ne comprenne. J'avais quelque chose dans les cheveux. Je passais ma main sur ma tête et la sienne retira la queue de cerise que j'avais dans la main avant de tomber. Cette scène était assez cocasse, on aurait dit deux primates n'ayant aucune science du langage qui cherchaient à communiquer entre eux. Soudain, une lumière s'alluma. Je tournai la tête vers la maison et vis que ma chambre était éclairée, ma mère se précipitant à la fenêtre.
— Gaïa ! cria-t-elle.
— Je suis là ! M'exclamai-je à mon tour, moins fort qu'elle.
— Qu'est-ce que tu fais dehors ? s'étonna-t-elle.
— J'avais chaud ! Je rentre !
Il valait mieux éviter de crier avec cette histoire de couvre-feu ! Je le regardai une dernière fois et me dirigeai vers le ponton, j'avais enfin pied. J'agrippai une de mes mains au rebord et pris appui sur mon pied.
— Aïe ! laissai-je échapper en m'écorchant le dessous des orteils sur un caillou.
Je me mis à sautiller dans l'eau, tenant mon pied accidenté avec mon autre main, pour tenter de faire passer la douleur. Le soldat se rapprocha de moi alors que je tentai une seconde fois de grimper. Surprise, je me retournai vers lui qui me présentait ses deux mains liées, pour me faire la courte échelle. Je le regardai quelques instants avant qu'il n'insiste encore en me montrant ses mains. Je sortis de mon observation, agrippai fermement le bord du ponton, apposai, hésitante, mon autre main sur son épaule et plaçai enfin mon pied sur ses doigts liés. Tout en grimpant, je remarquai que ma mère avait quitté ma chambre puisque la lumière était éteinte. Une fois à genoux sur le bois, je me levai et essorai ma nuisette à la va-vite. Je me souvins seulement maintenant qu'elle était blanche ! Aussitôt, je plaquai mes paumes sur ma poitrine et, après m'être furtivement retournée vers lui, partis en boitillant vers la maison.
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Humph, je sais pas trop là, je suis assez partagée. Pouah.
J'espère que le passage dans la première partie où Tom & Gaïa s'expliquent et s'engueulent à moitié
a été aussi clair pour vous que moi dans ma tête enfin que c'était pas trop bizarre quoi :)