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« J'ai élaboré des plans, émis des hypothèses. J'ai cherché des réponses. Traqué des solutions.
J'ai épié des idées et effacé des doutes. Je me suis suis réinventé une vie à tes côtés. J'ai oublié le passé et gommé le futur.
J'ai mis le présent en pause et j'ai rendu flou ce qui pouvait nous atteindre. J'ai essuyé le décor qui nous entourait.
J'ai imaginé. Refait. Rêvé. Embelli. Défait. Assombri. J'ai redonné un peu d'éclat.
Et puis j'ai tout froissé. »



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Bonjour, bonsoir & bienvenue.

Je ne sais franchement pas lequel de nous deux est le plus stupide.
Moi, pour écrire une « fan fiction » alors que je ne suis même pas fan.
Ou ce blaireau de guitariste qui chope des IST et qui m'inspire malgré lui.

Quoi qu'il en soit, bonne lecture.


Je n'accepte aucun ami. Mes bonnes fées en favoris.
Mes autres fictions et ici. Et les pubs, je les supprime.



All pictures by Rooze
(sauf celles de Tom, évidemment...)



*

Annuaires :

Allez donc vomir vos impressions...
Merci à toutes celles qui l'ont déjà fait et à celles qui le feront :)

Fictions Originales 2 - Shinexstory - Ficsionnaire - Einbildung
Zwilling Annuaire - Help Your Fics - Ecrits Exaltants

Merci beaucoup Agathe pour ta critique.




Petite précision : la partie "De nos jours" se déroule en 2012.


HUMPH.

# Posté le lundi 03 novembre 2008 15:07

Modifié le dimanche 29 novembre 2009 19:31

P r o l o g u e

P r o l o g u e


L'amour doit-il être bref pour être vrai et puissant ? Comme Roméo & Juliette ? Deux c½urs peuvent-ils battre l'un pour l'autre à la même cadence tout le long d'une vie ? Ou sommes-nous destinés à ternir ? L'amour est-il aussi éphémère qu'une rose ? Nos je t'aime sont-ils aussi fragiles que des pétales ? S'effilochent-ils à chaque bourrasque de vent ? Sont-ils pour autant moins sincères ? Le bonheur d'un amour salutaire n'est-il que le résultat d'une vague dans l'océan ? Avons-nous d'ors et déjà usé nos c½urs ? Sommes-nous déjà essoufflés ? Notre amour aurait-il une fin ? Pouvons-nous réellement poser ce mot sur l'histoire que nos myocardes, nos cellules, nos sens et nos âmes ne cessent de faire vivre tous les jours ? Crois-tu que la flamme puisse s'éteindre ? Crois-tu que l'on puisse se perdre pour toujours ? Mais crois-tu que ma vie ait un sens sans la tienne ?


Tu sais, il paraît que la vie s'arrête lorsque le coeur ne bat plus. Promets-moi de faire battre le mien aussi longtemps que ton corps te le permettra. Jure-moi que tu auras le temps de nous réparer. Fais toi chirurgien, soudeur, couturière ou magicien mais raccommode tout ce qui a volé en éclats.


L'éternité ne nous attendra pas.


# Posté le mercredi 29 octobre 2008 12:06

Modifié le jeudi 29 octobre 2009 19:24

C h a p i t r e U n

C h a p i t r e U n
La Plage
A écouter en boucle si possible.



Ce que le vent emporte jamais il ne le ramène.
Dans son soupir je te murmure des je t'aime.
Je les sussurerai jusqu'à en perdre haleine.
En espérant qu'un jour ils te parviennent.




Deux Août 1942 – Zone Nord – France.

La vieille horloge de la cuisine indiquait onze heures et sept minutes. La mémé Augustine était comme à son habitude confortablement installée dans son fauteuil à bascule, là-bas dehors dans la petite cour, sous le tilleul, La dame aux camélias de Dumas fils entre ses mains fragiles et veinées, ses longs doigts bosselés et tachetés soulevant les fines pages blanches du bouquin toutes les dix minutes environ. Sa fille, Madeleine, ma grand-mère, s'affairait déjà à cuisiner le déjeuner pendant que mon grand-père était parti au « Gare Saint-Lazare », bistrot se trouvant à quelques pas de la gare, tenu par Lazare Moulineau dit Bagou, sa langue étant probablement le muscle qui travaillait le plus de tout son corps. Mes parents, Marthe et Félix étaient depuis tôt ce matin occupés avec le potager. Les pénuries étaient de plus en plus fréquentes et les tickets d'alimentation pour la viande et le pain de plus en plus rares. Tout, en somme et pour les conditions que nous connaissions maintenant depuis trois ans, était normal. Et pourtant, cet après-midi, aux alentours de dix-sept heures, tout changerait.

Notre bâtisse allait devoir supporter en son sein la présence de l'ennemi : un colonel, une cantatrice allemande – pour quelques jours seulement – et deux soldats de la Wehrmacht. Il est vrai que notre maison était une bien grande demeure, choisie pour sa vastitude sans aucun doute. J'avançais dans la cuisine et trouvais mon aïeule se démenant à préparer un poulet que j'avais moi-même déplumé la veille – mon premier d'ailleurs.

— Tu as besoin d'aide mamé ?
— J'ai plus qu'à lui farcir le croupion ma grande ! Attends voir, dit-elle en s'essuyant les mains sur son tablier déjà souillé de traces de sang et de graisse pour aller fouiller dans un tiroir, tiens prends ce ticket et va nous chercher du pain.
— D'accord.
— Et passe chez Bagou, ramène le papé sinon va encore rentrer à pas d'heure.

J'acquiesçai d'un hochement de tête et filai dans ma chambre pour me vêtir de façon plus décente, enfilai mes souliers et partis à la boulangerie où une queue d'une vingtaine de personnes s'était déjà formée. J'écoutais des brides de conversations, posais mes yeux sur tout et n'importe quoi lorsque j'aperçus Côme, le petit-fils de Bagou, qui me rejoignit dans la file. Il faisait partie de ceux que l'on appelait les « zazous », ces jeunes à l'allure dégingandée, un parapluie fermé bloqué sous le bras, par n'importe quel temps et des vêtements trop longs, tout comme leurs cheveux. Plus il se rapprochait de moi plus je distinguais sur sa poitrine une étoile jaune : il n'était pourtant pas juif.

— Bonjour belle fleur, me lança-t-il d'une voix douce.

Je le saluai d'un sourire. Côme, si on pouvait appeler ça comme cela, me faisait la cour depuis longtemps déjà. Combien de fois ma mère m'avait-elle répété de m'amuser un peu... En temps normal, j'étais certaine qu'elle ne m'aurait pas conseillé une telle chose mais en période de guerre, on ne savait jamais de quoi nos lendemains seraient faits. Mais jamais je n'eus – et en aucun cas – l'envie d'en faire mon jules, que ce fût pour une courte durée ou pour la vie. J'avais envie de vivre une passion destructrice, une folie tragique et amère, un amour interdit que seule la mort puisse faire taire. J'avais envie de ça et cela, Côme ne me l'offrirait pas. Je n'avais pas envie de mourir, non loin de là, je voulais juste ressentir, faire vibrer mon corps, être à limite de tout, frôler la mort et trouver le réconfort dans les bras d'un homme qu'on m'eut préalablement défendu de côtoyer et surtout d'aimer. Côme était bien trop volage pour cela, bien trop changeant, son amour ne trouverait stabilité et fougue éternelle qu'à l'aube de l'âge adulte, d'où nous étions encore bien loin à dix-sept ans à peine, inconscients que nous étions. J'observai son étoile piteusement cousue sur sa veste à carreaux et lus « Swing ».

— Côme, commençai-je, pourquoi portes-tu cette étoile ? Tu cherches le mal ? m'inquiétai-je.
— C'est pour faire enrager les nazis pardi ! Le mal est déjà fait Gaïa, tu le sais bien.

Oui. Des rafles de juifs on en avait connues. Dix-huit Juillet 1942. Des gens partis, jamais revenus. Heureusement pour moi, ils n'avaient pas emmené Elsa et ses parents. Depuis deux mois déjà, je la voyais tous les jours avec cette satanée étoile jaune, combien de fois l'envie et la rage m'avaient-elles démangé les doigts pour lui arracher.

C'était enfin mon tour ! Je m'approchai, saluai la boulangère en âge et tendis mon ticket. Elle se retourna et prit une baguette qu'elle me donna en souriant. Je fis volte-face et quittai l'établissement. Je passai comme prévu au bistrot et trouvai mon grand-père assis sur un tabouret, les coudes posés sur le comptoir en zinc, la casquette en tissu légèrement relevée sur le front, badant devant son cognac. J'avançai jusqu'à lui et posai ma main sur son épaule.

— Papé faut rentrer, c'est bientôt l'heure du déjeuner.
— Bien ma p'tite Yaya.

Il était quasiment le seul à m'appeler comme cela – avec mon arrière grand-mère pour qui cette prononciation facilitait la vie. Parfois mes parents utilisaient ce surnom mais c'était rare. Il but son restant d'alcool et reposa le verre d'un geste sec. Il rabattit correctement sa casquette en tirant sur la petite visière et tourna maladroitement sur le tabouret. Son postérieur était si gros qu'il dépassait allégrement des deux côtés de l'assise. C'était un papi en somme : grassouillet, bien portant, bon vivant. Nous commençâmes à partir du bistrot lorsque Lazare nous interrompit :

— Eh Gervais ! lança-t-il tout en essuyant un verre. C'est quand qu'ils arrivent les Boches ?
— Ce tantôt mon vieux Bagou, c'tantôt !

Mon grand-père hocha la tête une dernière fois pour les saluer et nous quittâmes l'établissement bras dessus, bras dessous. Nous empruntâmes la grande rue pour rejoindre la maison. Mon grand-père n'était pas impotent mais parfois claudicant. Trop longtemps debout, sa jambe gauche se raidissait et le pauvre avait du mal à plier légèrement le genou pour marcher correctement. Trop longtemps assis, c'était comme si son genou se bloquait. Il trouvait enfin son rythme de croisière et nous avançâmes d'une démarche plus fluide. Je l'entendais respirer fortement. Bon vivant mais c½ur fragile le papé à présent. Ses yeux clairs et vifs scrutaient chaque horizon et chaque coin de rue, filant comme l'éclair sur chaque détail bougeant soudainement. Je le voyais du coin de l'½il qui lorgnait sur la baguette et un sourire prit mes lèvres en otage.

— Qu'est-ce que je ne donnerai pas pour croquer dans un quignon de pain... Oh tiens ! Une baguette !
— Papé, on va manger !
— On dirait la Didine ! grommela-t-il.

Autrement dit mon arrière grand-mère Augustine. Nous franchîmes enfin le petit portail et je laissai mon grand-père prendre la direction de la cuisine tandis que je me dirigeai vers la mémé, toujours sur son fauteuil. Je posai ma main sur son bras et frottai tendrement le tissu de sa robe pour la sortir en douceur de sa rêverie. Elle releva les yeux et, avec son index, plaqua ses lunettes sur la cime de son nez. Un sourire illumina son visage lorsqu'elle me reconnut.

— C'est l'heure du déjeuner, annonçai-je mielleusement.

Sa bouille froissée de belles et antiques rides se secoua de haut en bas. Elle ferma son livre d'un geste soigné et me tendit sa main pour que je l'aide à se lever. Une fois sur ses jambes chevrotantes, elle posa le bouquin sur la chaise et prit sa canne. L'échine fatiguée et courbée avec le poids des années, je la voyais lutter pour se mettre à peu près droite. Elle ressemblait à présent à une jolie petite cuillère, légèrement penchée en avant depuis le milieu de son dos, semblant faire de ses frêles épaules des poids douloureux. Nous atteignîmes la cuisine sans grande difficulté et je préparai la table. Mes parents revinrent du potager, un panier rempli de quelques tomates, betteraves et carottes. Nous avions cette chance d'avoir ce petit potager et cette mini basse-cour, sans quoi nous serions réduits à faire la queue tous les matins pour la viande et autres denrées alimentaires.

*

Cinq coups. L'horloge s'était fait remarquer cinq fois et bientôt on entendit un moteur de voiture s'approcher. J'allai près de ma mère et mis ma main dans la sienne, juste quelques secondes, je serrai fort et relâchai ses fins doigts qui glissèrent entre les miens. La mémé resterait dans son fauteuil, mais nous autres, nous les accueillerions devant la maison. Soumission. Mon père partit le premier à la porte, suivi du papé. Madeleine prit le pas après avoir remis correctement mon col. Je jetai un coup d'½il à l'endormie dans son rocking-chair lorsque ma mère me tira. La voiture entrait dans la cour.

C'était une Renault Celtaquatre bleue marine et beige. J'entendais le papé parler dans sa barbe lorsque mon père lui donna un léger coup de coude pour le faire taire. Renault était soupçonné de collaborer avec les Allemands et Gervais voulait faire savoir son affliction et son dégoût pour cette marque française – qui ne l'était plus pour lui. Nous nous mîmes au garde-à-vous – façon de parler – lorsque la portière arrière s'ouvrit. Je déglutis lentement, cela faisait tout de même peur de recevoir des membres de l'armée qui nous avait envahis et meurtris. Un homme assez petit et blond en sortit. Il avait les yeux terriblement sombres et le regard sévère, comme son visage qui était assez grave. Il enleva sa casquette et se rapprocha de mon père pour lui tendre la main. Je tournai délibérément la tête vers Félix et l'observai. Il le fixait sans ciller mais sa main restait fermement ancrée le long de son tronc. Je fus sortie de mon examen par une voix assez rauque et un français hésitant.

— Bien, dit-il d'un air penaud tout en remettant sa casquette, je me présente, je suis le colonel Schäfer. Pouvez-vous me montrer mes appartements je vous prie ?
— Gaïa, m'ordonna mon père.

Mon coeur tressaillit et je sursautai à l'entente de mon prénom. Je repris mes esprits et me dirigeai à l'intérieur de la maison lorsqu'une seconde voiture arriva dans la cour. Le colonel et moi nous stoppâmes et revînmes à nos places initiales. La seconde automobile était identique à la première. Elle s'arrêta derrière l'autre et le chauffeur descendit pour ouvrir la portière arrière. Une femme aux longs cheveux noirs fit son apparition. Elle était coiffée d'un chapeau à voilette noir et portait une longue robe grise. Contrairement à ce que l'on pouvait penser, elle était extrêmement mince et n'avait d'ailleurs pas tellement de formes. Elle avait de longs ongles manucurés et vernis de noir qui s'agitèrent lorsqu'elle nous salua d'un mouvement de main. Le conducteur était derrière elle, les valises prêtes à être montées. Une moto déboula à son tour devant la maison et le raffut cessa lorsque les deux bonhommes eurent mis pied à terre. L'un semblait avoir une masse de cheveux énorme et l'autre paraissait les avoir longs aussi. Ils enlevèrent leurs casques, qu'ils accrochèrent chacun à un côté du guidon et se mirent au garde-à-vous. Ils avaient le visage crasseux. Le colonel se mit de nouveau devant nous tous et prit la parole :

— Voici les soldats Listing et Kaulitz, ils resteront ici avec moi.

J'étais impressionnée par le bon français de cet Allemand. Il me serait impossible de sortir un quelconque mot dans la langue de Goethe, même si on nous le faisait apprendre à l'école. Premièrement parce que je n'en avais pas envie, c'était l'ennemi tout de même et deuxièmement parce que c'était une langue étrange et assez complexe aux premiers abords. Nous rentrâmes tous dans la maison et je montai avec les Allemands pour leur montrer leurs chambres. Les deux soldats dormiraient dans la pièce bleue, où se trouvaient un petit lit et la place pour un lit de camp. La cantatrice hérita de la chambre rouge qui donnait sur l'arrière de la maison et qui était aussi à côté de la salle d'eau. Quant au colonel, nous l'avions placé dans celle du fond. J'observai ce dernier examiner chaque recoin de la chambre, s'attarder sur les fenêtres et toucher chacun des meubles présents dans la pièce. Je m'apprêtai à partir lorsqu'il racla sa gorge.

— Je sais que ce n'est pas facile pour vous de nous accueillir.

Je restais de marbre, je n'avais aucunement l'envie de lui répondre. Mais il semblait vouloir engager le dialogue.

— Cette chambre est parfaite, merci de me l'avoir donnée, reprit-il. Nous serons discrets, nous ne marcherons pas sur votre vie.

Marcher sur notre vie, joliment dit. Je réprimai un rictus face à cette expression et surtout à l'entente de son accent et fit un pas en arrière afin de partir. Il ne me retint pas et lorsque je fus hors de l'encadrement, il ferma la porte. Je croisai en chemin un des deux soldats qui, comme il le put, me demanda où se trouvait la salle de bains. J'avançai dans le couloir et ouvris une porte avant de partir par l'escalier sans même lui adresser un regard. J'entendis la porte claquer, puis l'eau couler. J'arrivai enfin dans la cuisine et trouvai ma famille autour de la table.

— Ils t'ont dit quelque chose ? me questionna ma mère.
— Le colonel m'a parlé mais je n'ai pas répondu.
— C'est bien Yaya.
— Ils mangent pas avec nous au moins ? demanda mon père.
— En parlant de dîner, songea Madeleine, faut faire la soupe de la mémé.

En effet, l'ancêtre – comme l'appelait parfois mon père pour la taquiner – allait toujours au lit à sept heures et demie pétantes. Les deux hommes de la famille se mirent à discuter pendant que ma grand-mère préparait le souper avec l'aide de ma mère. Je décidai de monter au grenier afin de trouver le lit de camp. Parmi tout le fouillis poussiéreux entassé dans l'immense comble, je le trouvai enfin. Lorsque je redescendis au premier pour déposer le lit à côté de la chambre bleue, j'entendis la diva faire quelques timides vocalises. Je restai quelques instants suspendue à sa voix plutôt grave mais si agréable et finalement rejoignis la cuisine.

*

Dix-sept heures trente. La mémé se leva bien maladroitement de sa chaise, comme à l'accoutumée et puis, une fois debout, elle prit sa canne et d'un pas chancelant, s'enfonça dans le couloir. Je la suivis et l'aidai à monter les marches. Je la fis entrer dans sa chambre et la laissai se débarbouiller devant son lavabo.

— Yaya, m'interpella-t-elle la voix bêlante, mon verre.

Je lui défis la fermeture éclair dans le dos de sa robe et partis fermer les volets en tuile pour enfin prendre le verre sur la table de chevet. Elle avait toujours un verre d'eau parce qu'elle avait toujours soif la nuit. Elle tenait absolument à ce qu'on change son verre tous les deux jours. J'avançai jusqu'à la porte et, avant de partir, affirmai :

— Je reviens dans dix minutes Didine.

Elle hocha la tête et me sourit. Je fermai la porte et sursautai lorsqu'une autre claqua. C'était sûrement celle de la chambre bleue. Je ne me retournai pas et descendis dans la cuisine. J'y lavais le verre et en pris un autre que je remplis aussitôt avant de le poser près de l'évier. Je préparai la table, pliai du linge avec ma mère et repris le chemin des escaliers, le verre à la main. Un des Allemands était dans la salle de bains. J'ouvris la porte de la chambre et posai le verre sur la table de nuit. La Didine était paisiblement couchée dans sa nuisette en flanelle blanche. Je quittai la pièce à pas de velours et refermai soigneusement la porte. Un cliquetis retentit et je n'eus pas le temps de faire quoi que ce fût que la porte d'en face, celle de la salle de bains, fut grande ouverte. La lumière du jour qui baignait encore la pièce inonda faiblement le couloir lui aussi éclairé par la fenêtre au bout et je reconnus un des soldats. Une simple serviette autour de la taille, une autre épongeant de longs cheveux drôlement boutiqués, attachés en une queue de cheval, un grand pansement à l'épaule droite et une musculature naissante. Je restais abasourdie devant la finesse exquise des traits de son visage. Il avait encore l'air d'un enfant, il devait être à peine plus âgé que moi. Les lignes et les courbes de sa figure étaient si bien dessinées, la crasse de tout à l'heure les avait bien masquées. Prise dans ma contemplation, je constatai seulement maintenant que mon rythme cardiaque avait considérablement augmenté, tout comme la chaleur environnante. Ou peut-être était-ce seulement moi ? Je ne savais pas à vrai dire, je n'avais encore jamais ressenti cela. C'était quelque chose de totalement hypnotisant. Il l'était lui, magnétique. Je sentis le rouge me monter aux joues mais j'étais incapable de bouger et lui ne semblait pas vouloir partir non plus. C'était une sorte d'instant que j'eus peu vécu dans ma courte vie, j'étais complètement transportée, le sol n'était plus sous mes pieds et tout autour n'était plus qu'invisible et inaudible. Plus je me rendais compte de la situation, plus je me sentais gênée. Lui, ses yeux marron qui me dévisageaient, moi qui parcourais chaque détail le constituant avec mes pupilles dilatées.

— Gaïa à table !

Je sursautai immédiatement et lâchai la poignée de la porte sur laquelle ma main avait laissé transpirer mes récentes émotions. Il se reprit lui aussi, racla sa gorge et épongea de nouveau son torse luisant. Confuse, je regardais tout et n'importe quoi avant de détaler par les escaliers. A table, je ne dis mot. Cela ne se remarqua pas, je n'étais pas de nature bavarde – contrairement à mes semblables. J'étais perdue dans la brume de mes pensées, épaisse comme un brouillard de Novembre. Mon c½ur avait tapé si fort que c'en avait été presque douloureux. Et ma poitrine avait été comme opprimée, ma respiration saccadée. Son visage me revenait à l'esprit, ses yeux, sa bouche, le relief de ses muscles et cette épaule blessée. Pourquoi ne voulait-il donc plus quitter ma tête ? Pourquoi ses iris restaient-ils inlassablement plantés dans les miens et ce même lorsque je regardais ma mère ? Je fermai les yeux et secouai ma caboche dans l'espoir de faire disparaître cette vision. J'entendais vaguement mon père me parler mais bizarrement sa voix se fit de plus en plus lointaine.

*

Un violent frisson me ramena à la réalité. Mes membres engourdis grouillaient à présent comme l'eau sur le feu. Ce n'était qu'un rêve. Le fruit détestable de mon imagination, les besoins inavouables qui secouaient mon c½ur, mon corps. Un horrible songe que je devais quitter, une fois de plus, pour retrouver les méandres d'une histoire au bord du gouffre. Un songe horrible oui, tant il était agréable, un songe comme un remède pour apaiser ces plaies qui n'avaient de cesser de s'accroître. Si Tom avait été soldat, ses dreads ne seraient plus de cette planète, tout comme le brushing infaillible de Georg. J'ouvris enfin les yeux, la chambre était légèrement éclairée, les rayons du soleil n'avaient pas attendu une quelconque permission pour se faufiler à travers les épais rideaux. Le radioréveil indiquait neuf heures et demie. Nous nous étions échoués quelque part en août, au beau milieu d'un Paris caniculaire, avec pour seule compagnie le trouble inépuisable qui nous consumait. La porte de la salle de bains claqua et tu apparus. La plus belle entaille faite à mon c½ur, l'air le plus sain qu'il m'eut été donné de respirer. Le paradoxe irrévocable qui déchirait mes sens. Tu étais ce diable séduisant et goguenard qui m'avait prise dans ses filets, cet Apollon angélique au sourire ravageur et au regard rassurant qui m'avait gardée dans ses bras, l'éternel gamin qui me faisait rire pour rien et pleurer pour tout. J'avais pourtant résisté, au début, mais comme tant d'autres dans ce monde, j'avais trouvé un endroit sûr où déposer mon c½ur. Tomber amoureux était un véritable jeu d'enfants et pourtant, y avait que les adultes qu'étaient assez idiots pour vouloir y jouer. Y avait-il seulement quelque chose de plus aisé sur cette Terre ? Tomber amoureux comme on s'écorche les genoux, trébucher sans l'avoir fait exprès, tomber amoureux sans vraiment l'avoir cherché. Et ma chute entre tes bras t'avait été si laborieuse... Comme la nôtre semblait facile.

Un froissement de tissu et mes yeux encore endormis se baladèrent sur tes immenses vêtements. Je m'étais toujours demandé ce qui t'attirait dans ces grandes guenilles. T'étais plutôt du genre vantard en plus, je ne comprenais pas pourquoi tu te cachais derrière ce genre de sac à patate. Et j'avoue que j'avais toujours peur que tu te ramasses à cause de tes baggys trois fois trop larges, c'était peut-être cela que tu appelais le goût du risque. Je m'enfonçai dans la couette et tu vins te poser à côté de moi, nos regards s'ancrant l'un dans l'autre et le silence, comme un ordre qu'on ne pouvait contester. Ce silence que je ne comprenais pas, que je ne comprenais plus. Ces moments où même les respirations se faisaient clandestines, où les cils papillonnaient discrètement, ces moments où le silence était si abrupt et sévère qu'il nous paralysait. Il y a parfois des silences qu'il faudrait animer, d'autres qu'il faudrait peindre ou dissiper. Mais il y a parfois des silences qu'il faudrait taire.

Tes lèvres encore froides sur les miennes toujours sèches, plaisir matinal devenu mécanisme quotidien, un courant d'air avait pris ta place, le silence s'était fait violence pour laisser respirer les bruits ambiants et puis la porte claqua. Il était parti. Je n'avais plus que ses effluves dans l'air environnant, se précipitant dans mes narines et transperçant mes poumons, réservoir bien trop avide pour un parfum bien trop évanescent. Quand la décadence avait-elle frappé à notre porte ? Quand l'avions-nous laissée innocemment entrer ? Avait-elle pris le masque de sa cousine la routine ? Ou était-elle venue en même temps que cette dernière ? Routine il n'y avait jamais pourtant. Comment parler de routine alors que chaque jour avec lui était différent, autant en bien qu'en mal. Et ce mutisme qui ne cessait de se faire entendre. Il fallait trouver où, quand, comment. Pourquoi. Il fallait découdre ce que l'on avait cousu, défaire ce que l'on avait bâti, tout pulvériser pour reconstruire. Il fallait la trouver cette source qui nous infectait. Plus j'y pensais plus je sentais mon corps bouillonner. Si nous la laissions se faufiler encore plus loin, ce ne seraient plus des silences mais le néant qui nous accompagnerait.

Embourbée dans mes pensées, je rabattis la couette avec rage de l'autre côté du lit et allai, d'un pas décidé, sous la douche. L'eau fumante eut l'effet d'un coup de massue et mes idées noires s'évaporèrent aussitôt. J'avais rendez-vous à dix heures avec Falco, mon éditeur-manageur-ami-confident et j'en passe, cet Italien faisandé débarqué en France il y avait dix ans de cela m'avait-il raconté un jour, à cause d'une femme qu'il avait suivie par amour et qui l'avait sèchement limogé quelques mois plus tard. Ce même Italien, grandiloquent et bavard, plus chauvin qu'un Français – c'était possible oui – qui avait toujours sa bouteille de lait sous le bras – lui-même disant avoir été élevé au pis d'une vache – et une poche de Tegole dans les mains, gâteau typique du Val d'Aoste où notre cher Falco avait vu le jour il y avait de cela trente-trois années. J'avais toujours remercié la chose qui servait à certains de « dieu » de ne pas l'avoir fait naître dans la région des Pouilles, au sud, dans le talon de la botte adriatique sinon ce ne seraient pas de bons petits gâteaux croquants qu'il trimbalerait mais de la mozzarelle... Chose rare, il détestait le football et selon moi, c'était un point important à souligner. Il disait que c'était tantôt un sport de brutes, tantôt un sport de, je cite, « pédales qui ne savent que geindre et tricher » – il les traitait parfois même d'Italiens, le comble – sans oublier le « va fonculo » qui ponctuait habituellement chacune de ses phrases footballistiques. Rien que de penser à lui un sourire s'était pendu à mes lèvres. Falco, l'homme qu'il vous faut. Ou presque. Il était un peu le grand frère désaxé aux airs baroques et parfois efféminés que je n'avais pas eu – j'avais à la place un vrai frère de trois ans mon aîné, joueur de foot et tête de bois.

Je sortis de la douche et me préparai immédiatement. Falco me rejoindrait au restaurant de l'hôtel dans vingt minutes, ce qui me laissait le temps de me pomponner légèrement et surtout d'avaler mon sacré petit-déjeuner. J'arrivai dans le restaurant à dix heures moins le quart, cherchant dans tous les coins les quatre Allemands les plus célèbres – Lagerfeld, Schumacher, Gutenberg et Einstein, bien sûr – et lorsque je vis ta touffe de cheveux sauvage et tribale, je pus quitter l'encadrement de la grande porte pour vous rejoindre. Je fis signe au serveur de venir à la table et m'assis à tes côtés. La bouche pleine, encombrée par un croissant obèse, tu dévias le regard dans ma direction, un sourire ébranla tes lèvres – comme il le put – et je saluai tes acolytes. Le serveur arriva et je passai commande. Il était bientôt dix heures moins dix. Depuis quand nos vies étaient-elles régies par une aiguille galopant le long de la circonférence d'un cercle ? Toujours ? Autant pour moi.

Bill parlait sans cesse, Gustav feignait l'écoute et Georg était bien trop captivé par sa gaufre pour faire quoi que ce fût d'autre. Le décor environnant et les personnes avoisinantes étaient maintenant relégués au second plan, le premier étant monopolisé par ta présence. Tellement capté que je ne remarquai pas tout de suite que ma tasse et ma chocolatine étaient déjà sous mon nez. L'étourdie. Je commençais alors à manger lorsque mon téléphone vibra. C'était Falco m'annonçant ses probables vingt minutes de retard. Je fourrai mon portable dans ma poche et m'apprêtai à prendre ma tasse quand ma main frôla la tienne par inadvertance. Nos regards se croisèrent immédiatement, je te soufflai des excuses et tu plantas tes deux mains dans tes poches. Nous étions comme des animaux sauvages en captivité, apeurés à la moindre tentative d'approche, c'était ridicule. Depuis quand avions-nous peur de nous effleurer ? Depuis quand cette gêne s'était-elle confortablement installée ? Comment faisais-tu pour garder la tête haute ? Tu rigolais avec Georg à présent alors que moi, j'avais cette brûlure dans la poitrine, ce poids insupportable sur le c½ur. Ça me faisait mal de voir que nos gestes nous effrayaient.

Je profitais du délai accordé par l'absence de Falco pour remonter un peu dans ma chambre, en même temps que vous. C'était intéressant de voir comment Gustav pouvait être bavard parfois : il suffisait juste de parler d'économie – sujet de discussion assez rare pour ces quatre boulets, il fallait le reconnaitre. Bill préférait partiellement parler de lui – ou de tout ce qui pouvait se rapporter de manière directe ou indirecte à sa personne – Georg aimait bien parler de bouffe et de cinéma. Quant à toi, à part dire des âneries, parler filles, emmerder Georg et faire des éloges à ta guitare, tes sujets de conversations étaient peu variés. Mais c'était ta nature, faire le caquet, le beau. Tu savais aussi parler sérieusement, je le savais, mais à quoi bon dire des choses sérieuses quand le monde restait suspendu à tes lèvres, prêt à t'offrir la lune rien que pour entendre une de tes légendaires blague vaseuse ou une connerie sur Georg ?

Une fois dans la chambre, je me dirigeais vers la salle de bain et me brossais les dents pendant que tu t'affalais sur le lit. Je te rejoignis dans la pièce et m'assis au bord de la couche. Tu te redressas et soufflas un coup.

— Tom, dis-moi un secret.

Mon c½ur s'accéléra, je me souvenais exactement de la première fois où je t'avais demandé ça. Je me souvenais de ta réponse et de la mienne. Et aujourd'hui, te demander ça me faisait peur. Peur, ce mot qui revenait sans cesse. Etait-il un synonyme non-officiel d'amour ? Je te regardais, tu ne disais mot, les yeux errants dans le vague, soufflant une fois de plus. Quel était ce malaise ? Il fallait que tu parles, que tu te délivres mais rien ne semblait vouloir venir. Le silence, une fois de plus. Et puis, après quelques secondes, tu délias enfin ta langue :

— Je n'ai plus de rêves.

Comment était-ce possible ? Un homme qui n'a plus de rêves n'est pas un homme. Que reste-il à quelqu'un qui n'a plus de rêves ? Je déglutis lentement, attristée par ta confession et attendis que tu aies le courage de reprendre.

— J'ai tout ce dont j'ai pu rêvé avant et maintenant je n'ai plus de rêves. Pire, j'ai peur d'en avoir.
— Pour... Pourquoi tu dis ça ? bredouillai-je impuissante et bouleversée.
— Rien n'est éternel et tout ce que j'ai, ces rêves réalisés, il suffira de rien pour qu'ils se détruisent. Alors je ne veux plus avoir de rêves parce que je ne veux pas perdre ce que j'ai et que je pourrais avoir.
— Tu ne vas rien perdre Tom, affirmai-je la voix tremblotante.
— Bill, lui je ne le perdrai pas. Le groupe non plus. Même si un jour on arrête, les gars seront toujours là.

J'étais affectée par ton aveu. Terriblement même. Comment était-ce possible que tu tiennes un tel discours ? Pourquoi t'étais-tu mis dans la tête que tu perdrais tout ou en partie ?

— Le reste, repris-tu, c'est trop fragile. C'est beaucoup trop fragile et ça me fait peur.

Je me pinçai automatiquement la langue pour ne pas te répondre. Et moi ? Bordel, t'en faisais quoi de moi ? Je n'étais pas à mettre avec les choses fragiles ! J'étais là, j'étais concrète, vivante, je n'étais pas quelque chose d'éphémère ou de chétif bon sang ! Ça voulait dire quoi ? Que j'allais partir ? Que j'allais arracher ma chair de la tienne ?

Je sentais ma gorge me piquer et gonfler. J'avais mal. Je ne savais pas si c'était à cause de ma langue que je mordais jusqu'au sang ou ta phrase, mais j'avais mal. Je respirai un bon coup, raclai ma gorge et me levai pour attraper une veste. Tu te levas à ton tour et partis vers la porte, que tu ouvris aussitôt. J'enfilai mon vêtement et tu te retournas, la main sur la poignée.

— Et toi, ton secret ?

Je finis de boutonner ma veste et relevai la tête. Tu avais l'air si marqué. Marqué par la fatigue, le stress mais surtout la mélancolie. Je pris une profonde inspiration et ouvris la bouche pour répliquer.

— Tom on y va ! cria-Bill depuis le couloir.


— J'ai l'impression que tu m'échappes, dis-je après que la porte ait claquée.




Il y a des secrets qui sont faits pour être gardés.







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Les longs chapitres et les longues descriptions, c'est ce que j'aime, ne vous déplaise !
Un nouveau prénom, un nouveau mode de narration.
Gaïa utilise le "tu" uniquement lorsque Tom est dans son champ de vision (ou dans la même pièce). Sinon, c'est "il".
C'est un peu comme si elle se confiait à vous et puis lorsque Tom apparait, y en a que pour sa gueule.
C'est différent d'avant hein ? C'est normal, et c'est voulu. Mais ce n'est pas si différent au fond.
Je crois avoir trouvé un moyen de ne pas la trouver trop fade au bout d'un moment.
Avez-vous des tomates à me jeter à la tronche ?


# Posté le vendredi 13 mars 2009 19:27

Modifié le mardi 17 novembre 2009 08:29

C h a p i t r e D e u x

C h a p i t r e D e u x


J'adorais détester ce que je ressentais en ce moment-même. C'était irritant, déprimant et terriblement épuisant mais c'était par-dessus tout Ô combien rassurant. J'avais en moi ce regain de lassitude que mes soupirs ne cherchaient même plus à cacher, ce vide aux airs de rongeur intarissable qui s'accaparait toujours un peu plus mon corps, cette tristesse lancinante enfouie, cachée à l'abri dans mes entrailles comme les momies dans les pyramides, qui ne voulait pas déguerpir. J'avais, dans chaque parcelle de mon être, cette sensation de solitude extrême alors que j'étais au beau milieu du restaurant d'un hôtel où une dizaine de personnes s'empiffrait allégrement, sans compter les employés qui voguaient d'une porte à une autre et le serveur qui me tapait la cosette. J'étais seule, lassée et pourtant j'aimais profondément haïr cette sensation parce qu'elle prouvait simplement qu'une personne seule pouvait combler ce manque et que cet être unique n'était autre que Tom. C'était réconfortant de voir qu'au fil du temps cette impression ne s'était pas altérée.

Hypnotisée par mon jus d'orange, j'attendais patiemment Falco au bar. Le serveur était un jeune gringalet dont les oreilles décollées ne m'étaient bizarrement pas inconnues. Je le fixai, tâchant de retrouver où ses deux feuilles de choux étaient apparues dans ma vie.

— Et vous faîtes quoi dans la vie à part traîner dans un hôtel avec des rock stars ?
— Je raconte des histoires, répondis-je nonchalamment.
— Mais encore ?
— Je suis romancière, j'écris des livres, soufflai-je en souriant faiblement. Je vous ai déjà vu vous non ?
— Oui, hier.
— Ha ha. Sérieusement, repris-je après avoir bu une gorgée, votre tête me dit quelque chose.
— J'étais sur Bordeaux avant, je travaillais dans un hôtel de luxe, au bar également.

Plus il en disait plus ça me revenait. J'étais enfin plantée dans le même décor qu'il y a quelques années, cette paire d'oreilles atypique dans mon champ de vision et ce tailleur affreusement serré qui me faisait mal. Un sourire vint étendre sa banderole de vainqueur sur mes lèvres et j'affirmai :

— C'est Christian, non ?
— Exact !

Je voyais à sa mine qu'il cherchait encore à trouver qui j'étais ou plutôt qui je fus, en ce temps là. Ce n'était pourtant pas bien vieux ! Je décidai de l'aiguiller sur le bon chemin :

— C'était y a quoi, trois ans. J'étais à l'époque en première année de BTS et j'effectuais un stage de quatre semaines dans l'hôtel, surtout à la réception et dans les bureaux, pour tout ce qui était secrétariat de la direction.
— Ouais... lâcha-t-il pensif et concentré, attendant un autre indice.
— J'attachais souvent mes cheveux et je portais des tailleurs.
— Ah ! s'exclama-t-il en claquant des doigts.

Mes cheveux détachés et mes vêtements d'aujourd'hui devaient apparemment changer beaucoup de choses...

— C'est Kiara ? Clara ?
— Gaïa.
— Ah oui voilà ! Et bien dis donc, reprit-il en plaquant ses mains sur ses hanches, bougeant son cou à la manière d'une poule, le monde est petit !

Nous discutâmes quelques minutes encore, nous remémorant les moustaches surdimensionnées et les poils dans les oreilles de Monsieur Herbin lorsque Falco arriva. Nous nous installâmes tous deux à une table et commençâmes par une sorte de mise au point. J'aimais spécialement voir Falco s'énerver puisqu'il ne savait pas le faire, c'était un état chez lui qui me fascinait, cette position entre la tristesse et la sévérité – qu'il n'arrivait en aucun point à atteindre – m'amusait toujours. Je le regardais débattre, c'était bien ça le problème d'ailleurs, je ne l'écoutais pas, je le regardais.

— Yaya, t'es pas avec moi là ! déclara-t-il en s'enfonçant dans sa chaise tout en croisant ses bras.
— Non, désolée, rétorquai-je en enlevant mon menton de ma main. Tom me manque.
— Vous vous êtes décollés y a une demi-heure !
— On dit pas « décollés » Falco ! Et même quand il est à côté de moi il me manque.
— Et moi tu sais ce qu'il me manque ? Un début de roman ! Il faut que tu te reprennes.
— Oui mais je bloque, j'y arrive plus.
— Les éditeurs s'en fichent, ils veulent quelque chose !
— J'avais cette idée dont je t'avais parlé, cet homme atterri sur un radeau au milieu de nulle part.
— Je leur en ai parlé et avec ton premier bouquin tu as placé la barre assez haut, moi ça me conviendrait parfaitement, il faut que tu défonces.
— Oui mais je sais pas, je suis pas dans le truc. Et puis cette situation avec Tom n'arrange rien.
— Ecris sur ça alors, l'amour ça fait vendre et ça te fera sûrement du bien.
— Non, je n'ai pas assez de recul par rapport à ça et j'ai surtout pas envie de me noyer là dedans !
— Tu sais ce qui est en train de se noyer ? Ton gars sur son radeau !
— Falco...
— Ecris, c'est tout ce que je te demande !
— C'est tout oui, et c'est pas rien !
— L'histoire avec le mec, ça m'intéresse et si la maison d'éditions n'en veut pas, ça me fera toujours de la lecture pour les toilettes !
— Merci de comparer mon travail à des journaux et magazines destinés aux WC.
— Je t'en prie.

Je me levai et quittai le restaurant. Falco était peut-être nul pour s'énerver mais pour me mettre en rogne et me contrarier, il était le champion. Et il le savait et ne ratait aucune occasion de mettre en ½uvre ses dons. Je savais qu'au fond il avait raison, il fallait que je me surpasse. Mais j'avais aussi besoin de temps. Arrivée dans la chambre, j'allumai l'ordinateur portable et me plantai devant. Comme je m'en étais doutée, rien ne vint. Ce n'était pourtant pas les idées qui me manquaient. Page blanche. Une chose que j'avais bannie de mon vocabulaire, de mes habitudes. De ma vie. Et pourtant, elle était belle et bien devant moi, me narguant, se pavanant devant mon nez, brandissant fièrement sa virginité. Idiote !



J'avais fermé cette page, puis je l'avais rouverte. Je m'étais allongée sur le lit puis assise sur le petit canapé près de la fenêtre. J'étais descendue dans le petit jardin de l'hôtel puis remontée. J'avais fait les cents pas, traversant la pièce de long en large et puis finalement je m'étais assise sur ma chaise, mes jambes tendues, posées sur le bureau, regardant – sans vraiment regarder – dehors. Je jetai un coup d'½il à ma montre, il était bientôt quatre heures de l'après-midi. Plus l'aiguille trottait, plus je repensais aux paroles de Falco. Plus je repensais aux mots de Falco, plus ça m'énervait. La météo était, en plus de ça, d'une banalité affligeante, il ne faisait ni beau, ni mauvais, il y avait cette couverture nuageuse blanche, tirant parfois vers le gris clair, c'était d'un ennui sans pareil. Je soufflai une énième fois et la porte s'ouvrit. Tu étais revenu. A peine étais-tu arrivé que tes chaussures n'étaient déjà plus à tes pieds, comme d'habitude. Je laissai ma tête tomber en arrière et tu vins coller tes lèvres sur les miennes. Tu étais au dessus de moi, fixant la page encore et toujours blanche de mon ordinateur et puis tes yeux vinrent trouver les miens. Oui, je sais, je n'avais pas écrit, une fois de plus. Je fermai les yeux et relevai ma tête pour ensuite me mettre debout. Tes mains restèrent un moment agrippées aux accoudoirs de la chaise et finalement, tu te redressas et pris la parole :

— Au fait, tu m'as pas dit ton secret ce matin.

Ça, c'était bien inhabituel. Avant, ça ne m'aurait pas surprise, mais aujourd'hui tout me semblait différent. Je me retournai et partis vers la fenêtre, te passant devant comme si tu n'étais même pas là. Je collai mon épaule contre le renfoncement et déclarai :

— Je me demande à quoi doit ressembler le drapeau américain planté sur la lune depuis 1969 aujourd'hui.

Je t'entendis pouffer timidement, je t'imaginais secouer la tête face à cette question existentielle, un rictus accroché à tes lèvres. Avant, tu m'aurais charriée, tu serais venue me taquiner à propos de cette interrogation stupide qui venait parfois errer dans mon esprit. Mais là, tu ne faisais que rire, tu ne cherchais même plus à venir à côté de moi pour te moquer ou commencer à me chatouiller, rien que pour pouvoir me toucher et m'avoir dans tes bras. Non, tu restais bien sagement dans ton coin, avec ton sourire idiot que j'aimais pourtant tellement et qui n'était pas bête pas du tout. C'était déconcertant. Qu'étions-nous devenus ?

— Tom, si un mot devait nous qualifier, tu dirais quoi ? demandai-je prise dans la valse de mes pensées.

Ton rire s'était tu et le silence se fut. Apparemment, il te fallait du temps pour nous définir. Peut-être avais-tu déjà ta définition au bord des lèvres mais que ta langue avait sagement fait sept fois son tour buccal avant de vouloir franchir la barrière émaillée de tes dents et que finalement tu avais changé de mot... Ou peut-être que tu n'avais pas d'opinion sur la question ou qu'un mot seul n'était pas suffisant ? Après quelques secondes, tu te décidas enfin à cracher ton venin :

— Malaise.

Même avant de sortir ton poison, tu le savais. Tu le savais que tu le regretterais. Ta voix ne savait pas mentir. Je me retournai et te regardai : contrairement à ce que je pensais, tu ne baissas pas les yeux. Malaise. Je n'étais pas d'accord. Enfin si, je l'étais mais je ne voulais pas l'entendre de ta bouche.

— Incompréhension, répliquai-je la voix tremblante.

Tel était mon point de vue, malaise était bien trop fort pour moi, je voulais bien crever l'abcès mais pas négliger les dégâts : je voulais aussi pouvoir avoir une belle cicatrisation. Je mis mes mains sur mes hanches et te fixai toujours. Tu croisas tes bras et partis t'adosser au mur. Et puis, tout en gardant ton regard dans le mien, tu renchéris :

— Silences.
— Maux ! rétorquai-je immédiatement en quittant la fenêtre.

Des maux, oui, c'étaient des maux ! Des maux sur lesquels ne pouvaient se poser aucun mot, aucune expression. Des maux condamnés à errer dans le silence parce qu'ils étaient bien trop lourds, bien trop douloureux, bien trop indicibles. Et je ne t'avais demandé qu'un mot Tom, un seul et unique mot !

— Faiblesse ! continuas-tu.

Je me stoppai et fis volte-face. Les mots n'étaient plus la définition de ce que nous étions tous les deux mais de ce que nous étions individuellement. Alors j'étais faible ? Et tu me lançais ça alors que j'étais de dos ? J'inspirai profondément et affirmai :

— Doute.

Ce n'était pas de la faiblesse mais de l'hésitation, de l'incertitude. De l'ambigüité. Je partis poser mes fesses contre le bureau et tu quittas ton mur en soufflant, te dirigeant vers la porte de la salle de bain. Tu avais voulu enfoncer le clou ? Plantons-en un autre !

— Lâcheté, dis-je lorsque tu eus ouvert la porte.
— Pacifisme, assuras-tu en tournant la tête dans ma direction.
— Gêne.
— Peur !

Tu avais expulsé ce mot de ta bouche avec une telle pudeur que je me sentis aussitôt confuse. Mais la colère que tu avais également mise dans l'intonation de ta voix me fit vite reprendre pied.

— Mutisme, majorai-je.
— Ecoute, lanças-tu en lâchant la poignée.

Tu étais à présent adossé à la porte de la salle de bain, les mains dans les poches pendant que j'appuyais les miennes sur le dossier de la chaise. Je n'avais pas été tendre mais toi non plus.

— Tourments, repris-tu.

Moi, j'étais tourmentée ? C'était comme ça que tu me voyais ? Misérable, aux allures de martyre ? Je n'étais pas torturée, j'étais juste... Affectée. Dans un accès de colère, je me redressai et me défendis :

— Implication, rageai-je en serrant les dents.
— Tristesse !
— Nostalgie ! criai-je en ouvrant les bras en grand.

N'avais-je pas le droit d'être nostalgique lorsque je repensais au « nous » d'avant ? C'était ça qui me manquait par-dessus tout ! Ce n'était pas ta présence, ni ton souffle ou ton rire, c'était le « nous » d'avant, le « toi » d'avant. La preuve, même à cet instant tu me manquais. Alors ce n'était pas de la tristesse mais de la nostalgie et je ne m'excuserais pas d'en ressentir plus que je ne devrais, certainement pas. J'étais en colère.

— Absence ! garantis-je.
— Métier, ripostas-tu tout en t'avançant vers moi.

Alors ça, c'était facile ! Elle avait bon dos ta guitare ! Toujours là pour te sauver de l'impasse, fidèle au poste pour esquiver la menace. Et aujourd'hui, c'est moi qui en aurais eu besoin de ta guitare. A bout de nerfs, je déclarai :

— Dédain.
— Souffrance, répondis-tu une fois à quelques centimètres de moi.

J'étais anéantie par cette tuerie mentale. Ce procès verbal que nous venions de tenir était vraiment éprouvant. Ton dernier mot était dur et ça me faisait mal de savoir que toutes les fois où je pensais que tu t'en fichais et que tu ne t'intéressais plus à moi ou à nous c'était simplement ta manière de souffrir en silence. C'était horrible.

Il n'y avait plus que nos souffles haletants pour déranger le silence. Mes tempes étaient harcelées par mes pulsations cardiaques et tes pupilles fusillaient les miennes. Etait-ce cela que l'on appelait l'autodestruction ? Nous balancer à la gueule tout ce que l'on venait de se dire ? Ce n'était plus du tout une simple définition de couple mais un règlement de compte personnel, un acharnement. Autant prendre un flingue et le braquer sur toi.

— Tu n'écoutes que ce qui te fait plaisir, finis-je par dire.
— Je te dis toujours ce que tu veux entendre.

Je pointais mon doigt devant ta figure, laissant ma mandibule se détacher de mon maxillaire et articulai des sons qui ne semblaient pas vouloir sortir. J'étais blessée. Les larmes au bord des yeux, je déglutis lentement et achevai la conversation :

— Etranger.

J'avais appuyé sur la détente et la balle était partie. Restait à savoir sur qui l'arme était finalement pointée. Je détachai mon regard du tien et partis m'enfermer dans la salle de bain. Je m'assis contre la baignoire et empoignai ma tête entre mes mains. Pitoyable.

J'étais quelqu'un avant. J'étais quelqu'un d'entier, à part entière. Quelqu'un. Avant j'étais quelqu'un et j'étais devenue cette moitié qui ne pouvait plus se passer de son double, ce boulet attelé à sa chaîne. Il avait absorbé une partie de ce que j'étais, comme j'avais pris ce qu'il avait bien voulu me donner. Et maintenant ? Qui étions-nous ? Je n'étais plus ce quelqu'un, il ne l'était plus non plus et les deux moitiés que nous formions semblaient elles aussi ne plus être suffisantes. Elles n'étaient plus ce que nous avions fait d'elles. Les maillons se seraient-ils ouverts ? Avais-je pris tout ce qu'il y avait à prendre ? Ou avais-je donné plus qu'il n'aurait fallu ? Fallait-il laisser tomber et fuir ? Partir loin et se reconstruire ? Mais partir pour quoi, pour qui ?

Rester. Souffrir. Aimer, malgré tout. Avoir peur surtout.


Partir. Souffrir. Etre libre, malgré tout. Etre seule surtout.



*



Trois Août 1942 – Zone Nord – France.

J'étais hantée. Habitée par cette sensation à la fois saisissante et terrifiante. Tellement que je ne pus fermer l'½il de la nuit. Je me levai assez tard mais ne m'éternisai pas et commençai à faire le ménage. Les Allemands n'étaient pas dans la maison, ils étaient partis tôt dans la matinée, je les avais entendus – ils étaient pourtant discrets, il fallait le souligner. Quant à la cantatrice, dieu seul savait où elle avait bien pu mettre ses pieds. En ouvrant mes volets, j'avais aperçu mes parents dans le potager. En revanche, mes grands-parents n'étaient pas dans la maison. Une fois la poussière faite, je m'habillais correctement et pris un plateau où je déposai un verre et un pichet d'eau. Je quittai la cuisine et sortis dans la cour rejoindre la Didine sous le tilleul. Je mis le plateau sur la petite table à côté de sa chaise et versai de l'eau dans le verre.

— Merci Yaya, tu es bien gentille.
— De rien, répondis-je avant de retourner vers la maison.

En chemin, j'observai le cadran solaire sur le mur et remarquai qu'il était déjà plus de midi. Si mes grands-parents n'étaient pas dans la maison, où étaient-ils ?

— Chez Lazare, évidemment ! assurai-je à voix haute, déconcertée de ne pas y avoir pensé avant.

Les Allemands étaient arrivés hier, il était évident que tout le monde voudrait en savoir un peu plus sur leur compte et quel meilleur endroit que le bistrot de Bagou pour tout raconter, dévoiler, exposer ? Je me mis donc en route après avoir averti mes parents. J'arrivai quelques minutes plus tard au « Gare Saint-Lazare » et entrai dans l'établissement qui, comme je m'y attendais, était bondé. Mes grands-parents étaient tous deux au bar, la foule formait un arc de cercle devant eux. J'avançai jusqu'au comptoir et m'assis à une des extrémités, observant, amusée, mes aïeuls se donner en spectacle.

— Salut la fleur ! me lança Côme d'une voix suave, tenant une bouteille de Ricard dans la main.
— Bonjour, répondis-je enjouée. Tu n'as pas le droit de servir de l'alcool, tu es mineur ! le taquinai-je.
— Et bien, c'est de la faute à tes grands-parents ! répliqua-t-il en les montrant du doigt.
— Oh, vraiment ? m'étonnai-je en prenant un air offusqué qui le fit rire.
— Sérieusement, regarde Bagou, il est pendu aux lèvres de Gervais, il faut bien quelqu'un pour servir !
— Passe pour cette fois, affirmai-je d'un ton strict avant de sourire malicieusement.

Je restais quelques minutes à discuter avec Côme et puis, lorsqu'il partit servir l'éternel pineau de midi trente à Marcel, l'ancien boulanger maintenant à la retraire, j'en profitais pour me faufiler jusqu'à mes grands-parents. Dès que Madeleine me vit, elle se retourna vers la pendule et laissa échapper sa surprise en un petit cri qui fit taire mon grand-père.

— Ben, qu'est-ce qui t'arrive la Mano ? demanda Bagou accoudé à son comptoir.
— C'est l'heure du déjeuner ! déclara-t-elle en se levant de son tabouret.

Gervais fut contraint de suivre le mouvement et se leva à son tour. Je saluai Lazare d'un signe de tête et quittai le bistrot, mes grands-parents emboîtant le pas. C'était le monde à l'envers, j'étais la plus jeune de la famille et j'étais celle qui allait les chercher pour les heures des repas, comme les gosses qui jouent trop longtemps aux billes ou aux osselets et qui ne voient pas les heures passer. J'étais devant eux et je les entendais papoter discrètement, comme si je les avais grondés et qu'ils contestaient ma colère. Nous arrivâmes dans la cour et, comme à l'accoutumée, je me dirigeai vers mon arrière grand-mère et l'aidai à se lever afin de rejoindre la cuisine. J'emportai le plateau afin d'éviter le réchauffement de l'eau à l'air ambiant, le soleil de midi devenant de plus en plus écrasant.

*

Après le repas, j'aidai à débarrasser puis demandai à mes parents la permission pour aller voir Elsa chez elle, à la sortie de la bourgade. Leur réponse fut positive et je me précipitai au fond du jardin où se trouvait une petite rivière. Je sautai dans la barque et me mis à pagayer vivement – je ne mettais jamais autant d'entrain lorsqu'il s'agissait du ménage... Je ne savais pas exactement la distance qu'il y avait entre nos deux maisons, mais mes bras avaient largement le temps de souffrir pendant le trajet ! J'aimais passer par la rivière parce que d'une, c'était reposant et très peu fréquenté et de deux, c'était surtout très amusant. Il y avait beaucoup de jardins, de murettes ou même de maisons qui donnaient sur la rivière, du coup, ce n'était jamais vraiment en pleine nature. La maison d'Elsa n'était pas tout à fait à côté du cours d'eau, je devais amarrer la barque à une bitte que l'on avait fabriquée – nous avions simplement planté un vulgaire piquet dans l'herbe, le courant étant quasi inexistant, nous n'avions pas besoin de plus résistant – et je devais marcher environ deux minutes, en évitant les ronces parfois, avant de rejoindre sa maison.

J'appuyai allégrement sur la sonnette – la porte était ouverte mais le rideau de perles ne me permit pas de voir s'il y avait du monde dans la cuisine – lorsqu'une frimousse déjà bien bronzée vint m'accueillir. Elsa me fit entrer et m'invita à m'asseoir autour de la table.

— Tu veux boire quelque chose peut-être ?
— Bien volontiers ! répliquai-je assoiffée.

Elle me donna de l'eau et s'assit à son tour. C'était une fille très gracieuse, autant dans sa manière de se déplacer que dans sa façon de parler. Elle était quasiment toujours de bonne humeur et souriante, sa compagnie était tout le temps très agréable, c'est en partie pour ça que je l'appréciais tellement.

— Tu sais, ils ont emmené des juifs dans une ville pas loin d'ici l'autre jour, m'annonça-t-elle alors que je finissais mon verre.
— Je... Je n'étais pas au courant, dis-je abasourdie.
— Les prochains, c'est nous.
— Ne dis pas des choses comme ça.
— Si y a les Allemands chez toi, c'est bien pour quelque chose. D'ailleurs, ils sont comment ?
— Comment ? Comment ça ? Physiquement ? bafouillai-je. Quelle importance ? ricanai-je mal à l'aise.
— Mais non, je voulais dire chez toi, ils se comportent comment ? reprit-elle curieuse.
— Oh et bien, ils sont assez respectueux. Et discrets. Le colonel a un excellent Français.

Elle hocha longuement la tête, me regardant avec un éclair de malice dans les yeux et un petit sourire en coin mais je préférais fixer les poêles en cuivre accrochées au mur.

— Bon, et si on s'occupait un peu ? demandai-je pour couper court à cette scène.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Elle partit de la pièce et revint quelques minutes tard avec deux paniers.

— Allons ramasser des cerises !

J'empoignai l'anse du panier en osier qu'elle me tendit et nous partîmes dans le verger de l'autre côté de la rivière. Nous passâmes plus de temps à grignoter les fruits qu'à en ramasser, prétextant toujours la plus belle texture d'une ou l'unique appétissante couleur d'une autre. Nous revînmes à la maison les paniers pleins – comme nos estomacs – et la mère d'Elsa me mis un bocal rempli de côté.

— Tenez, nous lança-t-elle, allez chercher de la viande vous serez mignonnes.
— La première arrivée à la boucherie a gagné ! cria Elsa en s'emparant du ticket.

Elle partit en courant et je ne tardai pas à la suivre, au pas de course. Il avait beau être quatre heures de l'après-midi, il y avait toujours du monde à la boucherie, le don des tickets étant très aléatoire au niveau des horaires et des jours. Nous nous plaçâmes dans la queue et attendîmes. Côme sortit de la boucherie et s'arrêta à notre niveau pour discuter.

— Et bien, deux fois dans la même journée belle fleur, tu ne peux plus te passer de moi !
— T'es bête, répliquai-je en souriant.
— Vous êtes allées manger des cerises vous ! affirma-t-il après nous avoir observées quelques secondes.

Immédiatement, je baissai la tête et regardai mes vêtements, Elsa fit de même mais aucune de nous n'avait une quelconque tâche sur ses habits. Nous relevâmes la tête d'un même élan et Côme se mit à rire.

— J'ai prêché le faux pour savoir le vrai ! Ça marche toujours ! se vanta-t-il amusé.

Une fois de plus, il nous avait eues ! Le pire, c'est qu'il le faisait assez souvent, nous devrions être habituées depuis le temps ! Il resta avec nous jusqu'à ce que notre tour arrive. Je pris discrètement le ticket des mains d'Elsa et me présentai à sa place devant le boucher. Je lui tendis le petit papier, il acquiesça et me prépara le nécessaire. Je me retournai vers Elsa et souris en hochant la tête affirmativement. Ce boucher avait la fâcheuse tendance à toujours donner moins de viande aux juifs qu'aux autres. Depuis que nous avions remarqué ça, nous avions décidé que je brandirais le ticket à chaque fois pour elle. Nous n'avions rien dit aux autres, ils ne nous auraient sûrement pas crues, nous les jeunes filles.

Je passai la fin de l'après-midi avec Elsa et décidai de rentrer lorsque le soleil se fit moins chaud. Il devait être dix-huit heures. Je saluai Elsa et repris le chemin jusqu'à ma barque, mon bocal de cerises précieusement callé contre moi. J'attrapai la corde et tirai sur cette dernière afin de faire revenir la barque le plus près possible. Je plaçai d'abord le bocal dans l'embarcation et montai ensuite. Quelques longues minutes plus tard, j'arrivai enfin à hauteur du petit ponton que nous avions construit. Il n'était pas long, il devait faire un mètre de longueur. Je m'approchai de ce dernier et grimpai dessus, la corde en main. J'accrochai la barque à un arbre et laissai mon bocal dans le canot, caché des gourmands et autres avares. Je me retournai et me dirigeai vers la maison. Je ne remarquai pas tout de suite les deux soldats allemands qui étaient en train de fumer dans un coin du jardin. A vrai dire, un seul tenait une cigarette, celui aux cheveux longs et lisses. Je passai en regardant mes pieds et me dépêchai d'atteindre la cuisine, il fallait préparer le repas.


Même tard le soir, la chaleur était étouffante. Mes fenêtres avaient beau être grandes ouvertes, l'air frais déniait passer dans l'espace entre les volets et le mur. Agacée par le fait de ne pouvoir m'endormir, je me levai et ouvris les contrevents. La fraîcheur de la nuit m'enveloppa pour mon plus grand bonheur. Il m'avait semblé entendre des voix quelques instants plus tôt, en effet, les deux soldats étaient assis dehors, discutant aisément. Je les entendais rire à présent. Je pouvais les distinguer facilement si je les regardais bien. J'écoutais leur voix et m'amusais de leur langage avant de retourner m'allonger sur le lit. Une demi-heure passa et je ne trouvais toujours pas le sommeil. J'avais besoin d'aller dehors. Je jetai un coup d'½il à la fenêtre, ils n'étaient plus là, je n'avais même pas fait attention, peut-être m'étais-je assoupie un peu finalement. Je ne pris pas la peine de me changer et restai en nuisette. Je partis en direction de la porte, que j'ouvris avec précaution pour éviter qu'elle grince, et avançai dans le couloir jusqu'à l'escalier. Là aussi, il fallait faire doucement afin de ne pas faire craquer les planches. Mission accomplie. Je me dirigeai dehors et récupérai mon bocal dans la barque. Je m'installai sur le petit ponton et commençai à grignoter. Dieu qu'il faisait chaud. La lune était pleine et ronde, berçant la nuit de sa pâle lueur. Je ramenai mes genoux contre moi, les encerclant d'un bras, plongeant l'autre dans le bocal. Je décidai de m'allonger, laissant ma tête tomber doucement en arrière, et plaçai mon talon droit sur mon genou gauche. J'entendais l'eau s'agiter parfois, me faisant légèrement sursauter, mais ce n'était que des animaux. Je somnolais tranquillement lorsqu'un bruit, différent des autres, me sortit de ma léthargie et mit mes sens en alerte. Je me relevai immédiatement, me positionnant à genoux. Le bruit venait d'en face, tout près. Un bruit de bulles. Mon rythme cardiaque s'accéléra, les poissons ne faisaient pas telles choses, les bulles, ce n'était pas possible qu'ils en fassent. Les canards, je les aurais entendus. Plus je passais en revue les animaux susceptibles de faire des bulles ou non, plus mon pouls tapait comme un pivert fou sur mes tempes.

Je m'approchai prudemment du rebord, accrochant fermement mes deux mains au sol, et avançai ma tête au dessus de l'eau. Il n'y avait rien. Je me redressai, à la fois rassurée et méfiante, lorsqu'à nouveau, l'eau sembla se froisser. Mon c½ur s'arrêta et repartit de plus belle, pulsant le liquide rouge à une vitesse folle. Prise d'un élan de courage, j'accrochai une seconde fois mes mains au rebord, avançai ma tête au dessus de la rivière et cette fois-ci, la penchai pour ainsi voir en dessous. J'arrivai presqu'à voir ce qu'il se tramait sous ce maudit plancher sur pilotis lorsqu'un oiseau quitta son nid dans un bruit des plus effrayants. Déstabilisée par cet envol bruyant, une de mes mains déjà tremblotantes glissa de la surface boisée et lorsque je tentais de reprendre appui sur le ponton, un des deux soldats sortit de l'eau. Je n'eus pas le temps de me retenir cette fois-ci, bien trop surprise et déséquilibrée, et tombai la tête la première dans la rivière.

Froide. L'eau était froide ! Je remontai à la surface après avoir bu la tasse et toussai à m'en décoller les poumons. Je tapotai sur mon buste qui me brûlait totalement de l'intérieur, tâchant de rester à la surface vu que je n'avais pas pied – la rivière n'était pas large mais au milieu elle était parfois profonde – lorsque deux mains vinrent me tenir par les bras. Je n'y prêtai pas attention pour le moment, préférant expulser le plus rapidement l'eau qui s'était aventurée dans mes poumons. Une fois ma toux un tantinet calmée, j'essayais de tempérer ma respiration. Lorsque j'y parvins, je me rendis compte que j'avais cessé d'agiter mes jambes pour rester à la surface de l'eau et que les deux mains étaient toujours collées à mes bras. Il n'y avait plus que mon souffle encore un peu nerveux qui se hasardait à troubler le silence de la nuit. Je me retournai enfin, après quelques secondes d'immobilité totale, un courant d'eau froide suivant le mouvement insufflé par mes jambes, et lui fis face. C'était lui. Celui qui m'avait hantée toute la nuit derrière. Ce lâche qui avait choisi la nuit pour me tourmenter, là où la pensée est maîtresse. Il avait eu du mal à monopoliser mon esprit dans la journée, forcément. Mais la nuit, c'était d'une facilitée déconcertante ! Mes pensées s'étaient fait un plaisir de se courber lorsque, à l'heure de me glisser sous les draps, son visage était réapparu, formant ainsi une couche confortable, pas étonnant qu'il soit resté toute la nuit ancré dans ma tête !

Ses mains se détachèrent de ma peau, le froid vint alors prendre leur place et j'étendis mes bras pour me maintenir à la surface. Je regardais son épaule. Son bandage était bon à refaire ! Etait-ce une blessure par balle ? A l'arme blanche ? Ou peut-être était-ce une brûlure ? Je ne savais pas. J'aurais voulu savoir. Je levai de nouveau les yeux vers les siens, sachant pertinemment que cet arrêt serait le terminus de mon voyage oculaire. C'était tout à fait fascinant cette manière qu'il avait de me faire oublier le décor. De me faire presque oublier de respirer. C'était fascinant oui, attirant, prenant, mais c'était surtout plaisant. J'avais l'impression que rien ne pouvait m'atteindre à ce moment précis, comme si le temps s'était arrêté. C'était ça, nous étions hors du temps.

Sa main sortit de l'eau et s'approcha de mon visage. Je reculai instinctivement mais il continuait tout de même à avancer ses longs doigts vers moi, hésitant. Il la retira et la monta à hauteur de son oreille, pointant ensuite son index vers moi et recommença plusieurs fois avant que je ne comprenne. J'avais quelque chose dans les cheveux. Je passais ma main sur ma tête et la sienne retira la queue de cerise que j'avais dans la main avant de tomber. Cette scène était assez cocasse, on aurait dit deux primates n'ayant aucune science du langage qui cherchaient à communiquer entre eux. Soudain, une lumière s'alluma. Je tournai la tête vers la maison et vis que ma chambre était éclairée, ma mère se précipitant à la fenêtre.

— Gaïa ! cria-t-elle.
— Je suis là ! M'exclamai-je à mon tour, moins fort qu'elle.
— Qu'est-ce que tu fais dehors ? s'étonna-t-elle.
— J'avais chaud ! Je rentre !

Il valait mieux éviter de crier avec cette histoire de couvre-feu ! Je le regardai une dernière fois et me dirigeai vers le ponton, j'avais enfin pied. J'agrippai une de mes mains au rebord et pris appui sur mon pied.

— Aïe ! laissai-je échapper en m'écorchant le dessous des orteils sur un caillou.

Je me mis à sautiller dans l'eau, tenant mon pied accidenté avec mon autre main, pour tenter de faire passer la douleur. Le soldat se rapprocha de moi alors que je tentai une seconde fois de grimper. Surprise, je me retournai vers lui qui me présentait ses deux mains liées, pour me faire la courte échelle. Je le regardai quelques instants avant qu'il n'insiste encore en me montrant ses mains. Je sortis de mon observation, agrippai fermement le bord du ponton, apposai, hésitante, mon autre main sur son épaule et plaçai enfin mon pied sur ses doigts liés. Tout en grimpant, je remarquai que ma mère avait quitté ma chambre puisque la lumière était éteinte. Une fois à genoux sur le bois, je me levai et essorai ma nuisette à la va-vite. Je me souvins seulement maintenant qu'elle était blanche ! Aussitôt, je plaquai mes paumes sur ma poitrine et, après m'être furtivement retournée vers lui, partis en boitillant vers la maison.







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Humph, je sais pas trop là, je suis assez partagée. Pouah.
J'espère que le passage dans la première partie où Tom & Gaïa s'expliquent et s'engueulent à moitié
a été aussi clair pour vous que moi dans ma tête enfin que c'était pas trop bizarre quoi :)



# Posté le dimanche 05 avril 2009 07:03

Modifié le mardi 17 novembre 2009 08:35

C h a p i t r e T r o i s

C h a p i t r e T r o i s
Trois Août 1942 – Zone Nord – France.

En entrant furtivement dans la cuisine, je remarquai que j'avais oublié mon pot de cerises. Je râlai intérieurement après mon étourderie et m'appliquai à monter discrètement les marches. Arrivée à l'étage, je m'apprêtai à entrer dans la salle de bain lorsque des bruits – pourtant discrets – attirèrent mon attention. Le couloir n'était pas éclairé mais la porte de la chambre rouge était entrouverte – sûrement un courant d'air avait-il fait entrebâiller le bâtant de bois. Je n'étais pas dotée d'une curiosité maladive mais j'avais cependant hérité, comme tout un chacun, de cette once de désir de savoir ce qu'il ne fallait pas savoir. Je restai interdite face à cette porte semi-ouverte. Des souffles haletants percèrent derechef le silence paisible de la nuit. Je tendis encore un peu plus l'oreille et plissai mes yeux afin d'y voir quelque chose quand j'aperçus, dans cette ouverture malsaine qui avait fait de moi une voyeuse, la cantatrice et le colonel s'adonner au plaisir charnel le plus primaire. Je n'eus pas le temps de faire quoi que ce fût d'autre qu'une main vint se plaquer sur ma bouche et m'attira dans la salle de bains. Après avoir reconnu le soldat allemand dans le reflet du miroir, je permis à mon c½ur de se calmer. Il décolla sa paume de mes lèvres et je me retournai vers lui. Il était nu. Dans son plus simple appareil. Il était tel que la nature l'avait amené sur Terre. Je réalisai seulement maintenant sa nudité et préférai tourner la tête vers la gauche pendant qu'il s'enroulait dans une serviette. Je n'osai plus bouger. Non pas parce qu'il était là – même si, il fallait tout de même l'avouer, il m'impressionnait – mais parce que je ne voulais en aucun cas être génératrice du moindre bruit. S'il m'avait enrôlée quasiment de force dans cette pièce, prenant soin de cacher ma bouche, c'était bien parce que cette relation entre le colonel et la cantatrice était quelque peu secrète. Du moins, c'est que je supposais. Il était au courant mais les concernés étaient conscients qu'il savait ? Peut-être ne voulait-il pas qu'ils sachent qu'il avait connaissance de leurs ébats ?

Lorsque les bruits cessèrent, le soldat sortit sa tête de la salle bains et commença à partir. Je rabattis la porte et enlevai ma nuisette mouillée lorsqu'il réapparut dans la pièce. Je tournai la tête dans sa direction et lorsqu'il me vit, à mon tour dénudée, il fit face à la porte et me laissa le temps de me vêtir. J'entendis une porte se fermer puis une autre s'ouvrir et subir le même sort que la première. Le colonel avait rejoint sa chambre. Le soldat partit et je ne tardai pas à retrouver ma chambre. J'enfilai une nouvelle nuisette et m'affalai sur mon lit frais où je m'endormis presque aussitôt.

Bien que le marchand de sable fût enfin clément avec ma personne, le sommeil fût de courte durée. Je ne sus pas l'heure qu'il était lorsque j'entendis quelqu'un parler. Parler fort. Les yeux endormis, je me levai et ouvris discrètement la porte de ma chambre pour en savoir un peu plus sur la nature de ce monologue nocturne. Des brides de phrases me parvinrent et je décidai de m'aventurer dans le couloir. Le bavardage solitaire s'intensifia et les paroles devinrent des plaintes, puis des cris. Elles venaient de la chambre bleue.

— Nein ! Nein ! Ich kann... Ich kann nicht ! Nein... Mitleid ! ( Non ! Non ! Je ne peux... Je ne peux pas ! Non... Pitié ! )
— Tom !
— Ich will nicht... Nötigen Sie mich nicht ! Ich bitte Sie inständig ! ( Je ne veux pas... Ne m'obligez pas ! Je vous en supplie ! )
— Tom ! Tom erwache ! ( Tom réveille-toi ! )
— Halten Sie ! Bitte ! Mitleid ! ( Arrêtez ! S'il vous plaît ! Pitié ! )

Le dernier mot fût répété plusieurs fois avant que ledit Tom ne se réveille. La voix était suppliante. Je n'avais rien compris, évidemment, mais l'intonation implorante avait fait naître une boule dans ma gorge. C'était sûrement un cauchemar. Quel genre d'horreur pouvait-on seulement voir pour cauchemarder ainsi ? Je m'éloignai de la porte à l'entente d'un grincement mais je n'eus pas le temps de regagner ma chambre que la porte s'ouvrit, laissant apparaître le soldat allemand qui n'avait de cesse de me troubler. Il ne m'avait pas vue, se dirigeant machinalement vers la salle de bains. Son corps était suintant, preuve irréfutable de la violence de ce rêve tempétueux. Plus je repensais au timbre de sa voix, plus j'étais désarçonnée. J'eus même éprouvé le besoin d'aller le voir. Nécessité à laquelle je ne donnai aucunement raison après avoir retrouvé quelque peu mes esprits. Mais j'étais tout de même chamboulée. Ces cris, la brutalité qui en émanait et cette supplication insupportable qui m'avait tordu l'estomac... La guerre seule pouvait générer de telles peurs. Je restai plantée au milieu du couloir, sclérosée par cet incident lorsque le soldat sortit de la salle de bains. Il renifla un coup et s'arrêta lorsqu'il me vit. Interdite, je ne bougeai pas. La faible lumière de la chambre me permit correctement de le voir. Il avait les traits fatigués. Lui qui, quelques heures plus tôt, se baignait tranquillement dans la rivière ! C'était là un tout autre visage, tourmenté et marqué. Je réprimai encore une fois l'envie de m'approcher de lui. Je n'y pouvais rien, il me touchait, m'atteignait en plein c½ur. Aussi bien tantôt que maintenant. Il devait avoir mon âge bon sang, ce ne devait pas être permis de vivre cette guerre comme il le faisait. Une porte grinça derrière moi et le colonel sortit de sa chambre. Je n'osai pas me retourner et, d'un pas décidé, me dirigeai vers les escaliers. J'attendis que les portes se ferment pour remonter me coucher.


Tom

Je voudrais pouvoir effacer ma mémoire. Je voudrais pouvoir enlever ces horreurs. J'aimerais réellement pouvoir mettre un voile sur cette partie de ma vie. Ces images, cris, ces odeurs, je voudrais les faire disparaître de mes souvenirs. La guerre avait fait de moi une machine. Je n'étais pourtant pas resté longtemps au front – juste assez pour avoir reçu plus de trois balles dans la chair – mais ce que j'y avais vécu m'avait marqué à vie. Je ne voulais pas y aller, je ne voulais pas la faire cette guerre. On m'y avait forcé. On m'avait obligé à tenir un fusil d'assaut entre mes mains habituées à tenir un stylo plume. J'étais un jeune homme qui allait à l'école, j'étais un bon élève et on avait fait de moi un monstre. J'avais été contraint de laisser cracher la rage de ma mitraillette. Je me souviens qu'au début je fermais les yeux lorsque j'appuyais sur la gâchette, ne voulant pas voir mes balles perforer un quelconque corps humain. Je ne voulais pas ôter la vie à autrui mais je n'étais pas là pour penser et encore moins pour avoir des opinions. J'étais un « schütze », un tireur, rien de plus, rien de moins. Au fil du temps, c'était devenu un mécanisme. Sur le champ de bataille, tuer n'était plus un péché. C'était devenu un droit. Pire, un ordre. Si nous ne tuions pas, nous étions tués. Alors des gars, j'en avais descendus. Des mecs pas plus vieux que moi, j'en avais liquidés, caché derrière mon MP 44. Il se pouvait même que j'eusse tué des personnes proches ou même de simples connaissances des gens chez qui nous logions. Il se pouvait que j'eusse arraché le dernier souffle de l'un des leurs. Je me souviens du fracas que provoquait chacune de leur chute à terre, je revois leur sang se mêler à la boue, leurs corps tantôt habités par la vie devenir de simples enveloppes corporelles pourrissantes, des cadavres, rigides et froids. Macchabés qui, pour certains, nous avaient habilement servis de bouclier en avançant sur le front. Plus je tuais, moins j'avais peur de l'être. Nous n'étions plus pleinement conscients du danger que représentait la guerre pour nous. Du danger que nous représentions. J'avais enterré mes scrupules, il le fallait sinon c'est eux qui m'auraient assassiné. Mais ces images, ces cris et cette odeur nauséabonde et infecte qui régnait en maître sur le front, le parfum de la mort, tout ça, c'était bel et bien ancré dans ma mémoire, que je le voulusse ou non. Et toutes ces vies que j'avais ôtées à cause de la volonté d'un seul homme, elles venaient me hanter. Je n'étais pas un meurtrier et j'étais devenu un automate tueur en série.


Gaïa

Je dus me réveiller aux alentours de neuf heures. Je rejoignis ma mère dans le potager après avoir mangé quelque chose. Je ne pus m'empêcher de regarder avec une certaine nostalgie le ponton. Je commençai à ramasser quelques laitues et du fenouil quand ma mère prit la parole.

— Tu as entendu les cris cette nuit ?

Mes parents dormaient au rez-de-chaussée, tout comme mes grands-parents mais la distance entre les deux étages et l'épaisseur des murs et du sol n'avait apparemment pas suffit à couvrir le bruit. Je plaçai une salade dans le panier et après avoir remis une mèche de cheveux derrière mon oreille, je répondis :

— Oui, c'était un des soldats.

Ma mère grommela quelque chose entre ses dents que je ne pus clairement discerner et je repris mon activité. Au bout d'une heure, elle m'autorisa à quitter le potager. Je me dirigeai vers la rivière afin d'y trouver peut-être mon pot de cerises. Je regardai aux alentours du ponton mais il n'y avait rien. En dernier espoir, je jetai un coup d'½il dans la barque. Il était là, le couvercle correctement vissé dessus, caché sous une des assises de l'embarcation. Le soldat avait pris soin de le remettre où je l'avais caché la première fois. J'eus un sourire inopiné. J'étais heureuse qu'il ait eu pareille attention et repartis vers la maison. Je lavai mes mains terreuses et Madeleine me donna la consigne d'aller chercher du pain. Je montai dans ma chambre afin d'enlever mes socquettes blanches devenues marron et me changeai. Les Allemands avaient encore désertés la maison, la cantatrice était sûrement partie elle aussi. C'est avec cette pensée que j'entrai sans ménagement dans la salle de bains. J'hoquetai de surprise et me raidis immédiatement lorsque j'eus levé les yeux après avoir ouvert la porte. La cantatrice se tenait nue devant le miroir, une serviette éponge à la main, prête à s'enrouler autour de son corps. Mais ce qui me frappa le plus, ce n'était pas sa nudité, c'était sa masculinité. La cantatrice était un homme. Un homme qui avait fait l'amour la veille avec un autre homme. J'eus un léger vertige, n'en revenant pas de cette découverte, et se furent ses paroles qui me sortirent de ma torpeur. Je ne dus pas rester plus d'une minute accrochée à cette porte, mais cela m'avait paru être l'éternité. Le visage de la cantatrice – qui ne l'était pas finalement – s'était décomposé, une certaine tristesse avait empli ses traits et ses yeux étaient devenus larmoyants. Je n'eus pas le c½ur d'en supporter plus et détalai par les escaliers.

Je crois que jamais de ma vie je n'oublierais ce regard. A notre époque, l'homosexualité était plus que tabou, si ce n'était carrément prohibée. Mais leur cas était pire. Adolphe Hitler était homophobe. Il n'y avait que la race arienne qui comptait à ses yeux, tout le reste n'était que parasite et déchet. Inférieur et inutile. Alors eux, ce colonel et ce castrat, ils avaient tous les droits d'être effrayés à l'idée d'être découverts. Voilà pourquoi le soldat m'avait écartée de l'entrebâillement de la porte la veille.

Une fois dehors, je respirai à plein poumons et me dirigeai vers la boulangerie, mon ticket en main. La mémé était encore et toujours assise sous le tilleul, somnolant plus qu'elle ne lisait. Pour une fois, il y avait peu de monde devant l'établissement de l'artisan. J'aperçus Côme et partis me placer à ses côtés.

— Bonjour Côme.
— Oh bien le bonjour Gaïa.

Nous commençâmes à discuter de tout et de rien – surtout de rien – lorsque des soldats Allemands arrivèrent à hauteur de la boulangerie. Il fallait les laisser passer devant, c'était une obligation. C'était au tour de Côme de donner son ticket. Il s'avança vers le comptoir, ne prêtant pas attention aux soldats et s'apprêta à tendre son ticket lorsque je lui retins le bras et le tirai vers moi.

— Côme ! chuchotai-je quelque peu énervée.
— C'est mon tour ! me répondit-il sur le même ton.
— Tu dois les laisser passer ! Tu veux qu'ils t'embarquent ? Idiot ! répartis-je en tapant son épaule.

Les soldats passèrent devant nous pendant que Côme parlait dans sa barbe. Je lui tapai parfois dans le pied afin qu'il se taise mais rien n'y faisait. Quand les Allemands eurent récupéré leur pain, ils se retournèrent et commencèrent à partir. Un des leurs se stoppa et dévisagea Côme. J'avais peur. Peur pour lui, peur de ce qu'il pouvait arriver. Le soldat détailla minutieusement chaque recoin de son visage et laissa ses yeux vagabonder sur sa tenue. Il lança un regard noir à Côme et arracha son étoile « Swing » d'un geste sec avant de quitter l'établissement. Mon c½ur n'avait plus de limites. Je tremblai comme une feuille et pour la première fois, je vis Côme sous un jour nouveau. Il avait eu peur. Je savais que, dans cinq minutes, il retrouverait sa nature première, irrémédiablement. Nous passâmes chacun notre tour devant le boulanger et sortîmes.

— Dis-moi belle fleur, tu viendras au bal le quinze Août ?
— Sûrement, répondis-je songeuse.
— M'accompagnerais-tu ?
— Seras-tu seulement encore parmi nous d'ici là ? demandai-je inquiète.
— Gaïa, je ne vais pas mourir enfin ! répliqua-t-il en riant nerveusement.
— Tu es un inconscient Côme. La mort n'est pas l'unique façon qu'ils aient pour t'éloigner de nous, sache-le.

Je le laissai tout seul au milieu de la rue et regagnai la maison. Je posai la baguette sur la table de la cuisine et montai de nouveau pour remettre les vêtements que j'avais déjà salis dans le potager afin d'aider ma grand-mère dans les tâches ménagères. Je m'enfermai dans ma chambre et m'habillai lorsqu'on toqua timidement à la porte.




De nos jours.

Il n'y avait plus que le silence qui m'entourait. L'écho de mon c½ur se faisait discret. Il avait bien trop honte de vivre pour s'exhiber. Bien trop honte d'être encore en vie après le massacre de toute à l'heure. Mais ce n'était plus un c½ur, c'était juste un organe qui faisait son travail. Une mécanique qui s'enclenchait dès que c'était nécessaire. Une suite de rouages, un amas de boulons, voilà ce que c'était.

Le bruit de la ventilation était presque inaudible. Et Tom, derrière cette porte, dans cette chambre, il ne semblait pas faire un geste non plus. A croire que le silence nous était propre. Je penchai ma tête en arrière, la laissant tomber sur le rebord de la baignoire et soufflai une énième fois quand mon portable se mit à vibrer. Je l'avais oublié c'ui-là. J'étendis ma jambe droite et sortis nonchalamment le téléphone de ma poche, pensant que c'était sûrement Falco. Nouveau message de Tom. Mes mains devinrent moites et mon c½ur se serra aussitôt.

« Un parfait inconnu aurait ton numéro de portable tu crois ? »

Pourquoi ma gorge s'était-elle soudainement mise à me piquer ? Pourquoi mes yeux s'humectaient-ils ? Tu essayais de me faire culpabiliser mais il n'y en avait aucunement le besoin, j'étais déjà assez mal comme ça. Je savais que mes mots t'avaient blessé, je le savais et je m'en mordais les doigts. Tu m'avais poussé à bout, c'était comme si tu m'avais mis le couteau sous la gorge, qu'étais-je censée faire ? Te laisser scinder ma trachée ?

« Tu n'es pas parfait. »

Je regrettais déjà de t'avoir envoyé ça. Mais pourquoi l'avais-je fait alors ? N'en avais-je pas eu assez déjà ? A croire que j'aimais ça, t'envoyer sur les roses, m'enliser dans ce genre d'abjection.

« Pourrait-on signer l'armistice ? »

« C'est toi qui as voulu la guerre. »

« J'agite le drapeau blanc, plus besoin de barricades. »

« C'est une forteresse idiot. »

« Et bien je prendrai une catapulte pour la détruire. »

« Béton armé. »

« J'enfoncerai la porte avec un bélier. »

« Tu oublies les douves. »

« Je m'arrangerai pour abaisser le pont-levis. »

« Les archers dans les meurtrières se feront un plaisir de te descendre. »

« Je passerai par les souterrains alors. »

« Oubliettes. »

Je te retrouvais un peu là. Ta détermination légendaire. T'étais têtu, sale caboche. Tu voulais toujours avoir raison, être le meilleur. Ça pouvait paraître agaçant, surtout pour les personnes qui ne te connaissaient pas. Mais ce qu'elles ne savaient pas, c'est que tu étais un éternel perfectionniste, un insatisfait toujours sur sa faim. Tu voulais être le meilleur, n'importe où, n'importe quand et avec n'importe qui. Ce n'était pas de la prétention ou encore un caprice, c'était juste un moyen de prouver que t'existais, que t'étais là et que tu pouvais atteindre le but que tu te fixais. Alors oui, ça pouvait paraître agaçant mais c'était surtout admirable.

« N'y aurait-il pas un moyen quelconque pour faire baisser tes armes ? »

Si tu savais comme mes armes étaient en réalité misérables et obsolètes. Si tu savais Tom, elles étaient déjà baissées, à terre, réduites en cendres et ce depuis longtemps. Je ne faisais qu'esquiver les coups. En vérité, ça ne ressemblait en rien à des armes, ce n'était pas des assauts ou des contre-attaques, j'étais seulement réduite à des appels au secours. De vulgaires supplications.

« Donne-moi une bonne raison de partir. »

« Tu veux pas que je me pende aussi ? »

Tu ne comprenais pas. Il ne me fallait pas une bonne raison juste pour foutre le camp. Il fallait simplement que je mette le doigt sur ce qui n'allait pas, ce qui n'allait plus, pour que je puisse m'atteler à réparer tout ça. J'en avais besoin.

« Juste une raison Tom. »

« Non. »

« S'il te plait. »

« C'est comme demander à un infirme de traverser la Manche à la nage ou jeter un agneau au milieu d'une meute de loups, sauter d'un avion sans parachute, c'est sadique et suicidaire. Alors pour la seconde fois, non. »

Pourquoi ne voulais-tu pas comprendre ? Pourquoi me refuser cette simple requête ? J'étais certaine que tu l'avais la raison, pourquoi tu ne voulais pas m'aider à nous enlever cette épine du pied ? Mon téléphone vibra à nouveau. C'était un appel. Je décrochai et ne dis mot. Après quelques secondes de silence, tu pris la parole :

— Si tu veux une bonne raison, cherche-la toi-même. Je ne t'aiderai pas. Pas dans cet optique là.
— Tom, s'il te plait...
— Si tu veux partir, si tu veux tout arrêter, tu devras le faire toute seule parce que moi je ne pourrais pas. Je veux pas. T'attends quoi ? Que je te tende une perche ? Je suis pas kamikaze. Si tu veux nous achever vas-y, mais compte pas sur moi pour te donner la main.
— Tom ouvre les yeux un peu ! Tu vois pas qu'on souffre tous les deux ?
— Mais tu crois quoi ? Qu'on vient sur Terre pour être heureux ?
— Parce que d'après toi on y vient pour quoi ? Hein ?
— Mais pour vivre enfin !

Ou survivre. La douleur, dans sa forme la plus pure et simple, fait partie de notre monde, si elle n'existait pas, ça ne serait pas la vie, ça ne serait pas nous. Il y a des peines qu'il faudrait éviter et d'autres qui sont nécessaires. Lesquelles ? Aucune idée, on se les prend toutes dans la gueule à un moment ou à un autre et on ne peut même pas faire le tri qu'elles nous détériorent déjà, nous rongeant avidement comme des mites grignoteraient les pans boisés d'une maison. Avoir mal c'est normal alors ? J'aurais mieux fait de ne pas la gagner cette putain de course et de faire l'autiste pour rester bien au chaud dans les bourses à papa, ou finir au fond d'un préservatif, comme tant d'autres, m'asphyxier dans le réservoir d'une capote, mourir et pourrir dans la masse comme les pestiférés, les pauvres et les inconnus dans les fosses communes.

Je restais muette, le téléphone collé à l'oreille. Aucun son ne voulait sortir. J'étais prise dans une torpeur telle que même mes yeux n'oscillaient plus, mes paupières semblaient figées et mes membres paralysés. Je ne sais pas combien de temps j'étais restée ainsi, immobile, silencieuse.

— Gaïa ?
— Pourquoi tu veux pas me donner une raison ? sanglotai-je.
— Parce qu'y en a pas bordel ! Si encore je t'avais trompée, si je t'avais violentée, si je ne t'avais pas aimée à ta juste valeur, tu l'aurais eu ta raison ! Mais à part t'aimer comme un désaxé, j'ai rien fait d'autre moi. C'est pas une raison que tu veux, t'essaies juste de fuir, repris-tu après un bref silence.

La fuite, c'était tellement plus simple, plus sain, on en ressort forcément sauf. Se détacher de toutes ses chaînes qui nous lacèrent les poignets, pulvériser le poids qui nous empêche de respirer convenablement, s'écorcher les cordes vocales à gueuler le bien que ça nous fait de ne plus avoir mal. Tout ça pour quoi ? Aller s'emprisonner dans un autre enfer ?

— Tu trouves ça normal toi d'avoir autant de mal à être bien ? crachai-je en esquivant sa dernière phrase.
— C'est sûr que c'est plus facile quand on fait semblant de s'aimer. Mais nous on joue pas Gaïa.
— Je voudrais juste que ça aille mieux.

Je serrai mes lèvres l'une contre l'autre, les laissai se tordre en des grimaces des plus laides et finalement raccrochai sans même attendre une réponse de ta part. J'expirai enfin ce souffle que je retenais depuis quelques secondes maintenant, relâchant de ce fait la pression exercée sur ma cage thoracique, laissant éclater mes sanglots. Mon cellulaire se manifesta une nouvelle fois.

« Durch den monsun ? »

Je me repassai tout de suite les paroles de votre chanson dans la tête... Tu n'étais pas kamikaze m'avais-tu dit. Ce n'était pas du suicide ça peut-être ? Traverser la mousson, nous frayer un chemin à travers ce malaise qui nous hantait, ébrécher les ronces qui nous barraient le passage ? Avais-tu réellement l'intention de nous traîner à travers la tempête ? Peut-être que ce qui nous attendait après était pire ? En avais-tu seulement conscience ? Aurais-je seulement la force d'aller au bout ? Croyais-tu sincèrement que nos mains resteraient liées tout le long ? Et si je te disais non à mon tour ? Si je te tournais le dos et décidais de partir ? Me rattraperais-tu ou laisserais-tu l'air ambiant prendre ma place ? Et si tu finissais par m'oublier, en préférer une autre à moi ?

La simple idée que tu puisses m'effacer de tes pensées et de ta vie aussi facilement qu'on enlève la buée d'une vitre m'horrifiait. C'était quelque chose qui me faisait affreusement peur. C'était comme bafouer tous nos souvenirs, ne plus leur porter aucune attention, estime. C'était comme avoir fait un mauvais rêve et passer à autre chose dès le réveil. Oublier. Quel mot ingrat. Je ne la supportais pas cette idée d'être celle que l'on oublie, et pourtant, elle venait me narguer souvent. Bien trop souvent. Que me resterait-il si tu m'oubliais ? Qui penserait à moi ? Pour qui aurais-je de l'importance ? Mais tu crois que je t'oublierais moi ?

La peur, quelle étrange émotion. Elle qui, deux secondes auparavant, me secouait l'échine de terribles frissons, était à présent l'origine même de ma détermination. Je me relevai, passai devant la glace sans même m'adresser un regard et, avant d'effleurer la poignée, passai le dessus de ma main sur mes joues mouillées. Je tournai la clé et un cliquetis se fit entendre. J'ouvris la porte et te vis, assis parterre, le dos appuyé contre le pied du lit, la tête en arrière. L'exacte même position dans laquelle j'étais quelques secondes plus tôt. Je restai à la porte, m'accotant légèrement à l'encadrement pendant que tu relevais la tête pour enfin plonger ton regard dans le mien.

Alors tu voulais t'échapper ? Tu ne voulais même pas te battre pour nous, tu voulais juste courir, t'enfuir comme une lâche ? Tu ne voulais même pas nous donner une chance, un essai ? T'as si peu d'estime pour nous ? Tu nous crois si faibles que ça ? Faiblesse, un mot qui te fait peur, un mot qui te déstabilise. Pourquoi t'as si peu confiance en nous ? Pourquoi tu voulais partir et tout foutre en l'air ? Pourquoi ?

Ça, c'est ce que je pouvais lire dans la dureté de ton regard. Pourquoi était-ce toujours plus facile de lire ce genre de choses dans les yeux de quelqu'un plutôt que de l'amour, de l'amitié ? Pourquoi ça, je pouvais le comprendre rien qu'en te regardant, rien qu'en examinant le rythme de ta respiration, rien que par ton attitude ? Il y avait pire, tu n'étais pas en colère, non, tu étais déçu. La colère, elle est intense, elle est comme la plus ardente des passions, elle nous brûle et nous habite entièrement, elle dirige nos actes et influe sur nos pensées mais elle ne dure pas, elle s'éteint aussi vite qu'elle est apparue. Tandis que la déception, elle reste, elle s'accroche, elle se cache et diffuse parfois son parfum pour nous laisser un goût amer en bouche et nous rappeler qu'elle a été là un jour. Elle traîne par-ci, par-là comme un vieux regret, elle erre, s'assurant qu'on ne l'oublie pas. C'est ni plus ni moins qu'une colère contenue et réfléchie. Mais au final, une déception, c'est juste une énième preuve d'amour.

Mais ce qui était pire encore, c'était de savoir que j'étais celle qui t'avait déçu. Je fis rouler mon épaule gauche, puis tout mon dos sur l'encadrement de la porte et m'adossai quelques instants au mur à l'intérieur de la salle de bain. Je posai mes mains de part et d'autre de mon corps et laissai tomber ma tête en avant. Je ne pouvais pas. Il m'était impossible de soutenir ton regard, aussi beaux furent tes yeux. J'en étais gênée. Mal à l'aise. Ça me faisait mal. Je relevai le menton quelques instants après et ravalai un sanglot avant de sortir de la pièce. Tu n'avais toujours pas ouvert ta si jolie bouche, bien décidé à camper sur tes positions. Je m'approchai finalement de toi et vins m'agenouiller à tes pieds. Tu décollas tes genoux l'un de l'autre et me permis d'avancer un peu plus vers ton corps. Honteuse, je te regardai enfin. Je distinguai ton nez rougi, ce qui me provoqua instantanément un pincement au c½ur. Un pincement si petit qu'il fut grandement douloureux. Je me mordis les lèvres et fronçai les sourcils afin d'éviter à toute plainte de naître. Impuissante, je baissai la tête et respirai bruyamment. Et puis, après avoir retrouvé tes yeux, je te soufflai :

— Durch den monsun.

Aussitôt, ta main vint englober ma nuque et tes lèvres se plaquèrent sur mon front, mon nez et trouvèrent enfin les miennes. Je m'accrochai à ton t-shirt et après avoir goûté à la chair de tes baisers, je me blottis contre toi, ne pouvant m'empêcher d'inonder ton cou sous mes caresses. Je sentis ton c½ur battre à tout rompre et ton souffle devenir plus appuyé, rapide. Tu déposas un baiser sur ma tête et nous berças doucement.

Non, je ne voulais vraiment pas te décevoir, je ne souhaitais pas éveiller ta colère, je voulais juste que tu entendes mes S.O.S. Je voulais que tu réagisses. Je voulais que tu te rendes compte de cette situation qui jamais n'avait semblé t'inquiéter. Je voulais que tu voies combien elle s'acharnait à pourrir mes jours et mes nuits. Je voulais juste que tu comprennes qu'elle était devenue un fardeau bien trop lourd dont je ne pouvais plus endurer la douleur. Je voulais simplement anéantir cette peine, je voulais qu'elle disparaisse Tom, je voulais qu'elle s'en aille. J'avais besoin que tu réalises à quel point elle m'avait infectée comme l'aurait fait le plus malin des virus, combien elle m'avait rendue vulnérable. C'était un cri de détresse, je voulais déclencher l'alarme avant qu'il ne soit trop tard. Je ne voulais surtout pas te faire du mal Tom, je voulais juste que tu m'aides à supporter le mien.








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Bon, bon, bon... J'ai l'impression de faire des chapitres bizarrement merdeux.
J'évite de me relire, je ne réécris pas les chapitres sinon je ne m'en sortirais pas.
Mais j'ai l'impression de raconter des trucs qui ne sont pas intéressants. Enfin je sais pas comment expliquer...
C'est totalement contradictoire puisque dans ma tête j'aime beaucoup cette nouvelle version.
Mais sur "papier" c'est une toute autre musique...
Ah oui et du coup vous aurez deviné que la cantatrice c'est Bill x)

Des impressions ?


# Posté le jeudi 16 avril 2009 09:40

Modifié le mardi 17 novembre 2009 08:39